L’Europe doit-elle décider du vrai prix de notre alimentation ?

Après les ressources et les normes, une nouvelle bataille alimentaire s’ouvre : celle de la définition des coûts.

La souveraineté alimentaire européenne ne se joue plus seulement dans les champs, les ports ou les silos. Elle se joue dans un espace bien plus discret, celui où l’on décide de ce qui compte comme un coût, de qui doit l’assumer et de ce qui peut rester hors bilan. Pendant des décennies, l’Union a bâti une part de sa puissance sur un talent particulier : transformer ses exigences sanitaires, environnementales ou techniques en standards que le reste du monde finissait par adopter. Une nouvelle frontière s’ouvre pourtant, moins spectaculaire et potentiellement plus structurante : celle du « vrai coût » de l’alimentation.

Le prix affiché en rayon ne raconte jamais toute la chaîne. Une partie des coûts sanitaires, sociaux, environnementaux ou fiscaux se déplace ailleurs, vers les systèmes de santé, les finances publiques, les travailleurs, les territoires, les écosystèmes. Un commentaire publié dans One Earth à la suite d’EAT-Lancet 2.0 met le doigt sur le mécanisme : dans des marchés agroalimentaires concentrés, certains acteurs dominants disposent d’une capacité accrue à capter la valeur tout en déplaçant une partie des coûts. Cette concentration produit des effets structurels sur la répartition du pouvoir : Jennifer Clapp montre comment une poignée de firmes en sont venues à dominer le secteur agricole, et pourquoi cette domination pèse directement sur la capacité des autres acteurs à peser sur les règles du jeu. L’externalité cesse alors d’être un simple défaut de comptabilité. Elle devient une question de pouvoir.

Pour l’Europe, l’enjeu est de taille. La bataille des récits précède celle des normes, la bataille des normes précède celle des marchés. Reste un quatrième étage, que l’on oublie trop souvent : une fois les marchés en place, ce sont eux qui répartissent la valeur, les risques et les coûts. Récits, normes, marchés, coûts : qui tient cette chaîne de bout en bout tient un avantage stratégique.

Qui définit ce qu’est une alimentation durable ? Qui choisit les indicateurs de santé publique ? Qui fixe les critères environnementaux opposables aux producteurs comme aux importateurs ? Qui décide qu’un coût doit être internalisé, taxé, compensé, ou simplement laissé à la collectivité ? Ces arbitrages ont des airs de technique aride. Ils redistribuent pourtant de la compétitivité, avantagent certains modèles agricoles et industriels, conditionnent l’accès au marché et fabriquent, au passage, de nouvelles dépendances.

L’Union connaît bien ce terrain. « L’effet Bruxelles » a prouvé que la taille du marché unique pouvait hisser une réglementation européenne au rang de norme mondiale. Mais cette puissance réglementaire ne vaut plus grand-chose si les cadres intellectuels, les métriques et les méthodes de calcul se décident ailleurs. Une Europe qui applique scrupuleusement des indicateurs pensés par d’autres reste une puissance réglementaire, certes. Elle devient surtout dépendante là où on l’attend le moins : dans la définition même des problèmes qu’elle prétend régler. Le Nutri-Score en donne la mesure : adopté sur une base volontaire par plusieurs États membres, il n’a jamais pu s’imposer comme norme obligatoire à l’échelle européenne, et le simple choix de son algorithme suffit à faire basculer la classification de milliers de produits. L’affichage environnemental des aliments raconte la même histoire : selon les pondérations retenues dans le calcul du cycle de vie, des produits aux profils agronomiques très différents peuvent obtenir des scores proches, et c’est bien pour cela que la bataille entre l’Eco-score et le Planet-score porte moins sur les produits que sur la méthode qui les juge. Décider de la mesure, c’est déjà décider du marché.

Le débat sur le « vrai coût » ne se résume donc pas à coller un prix sur le carbone, les maladies chroniques ou les atteintes aux milieux. Les auteurs de One Earth le rappellent : certaines externalités, la dignité des travailleurs, l’autonomie des communautés, les pertes culturelles, se prêtent mal à la mise en chiffres. Et un prix supplémentaire ne défait pas, comme par magie, les rapports de force qui ont permis de déplacer les coûts au départ. Mettre un montant sur un dommage n’est pas la même chose que rendre le pouvoir à ceux qui le subissent.

C’est là que l’autonomie stratégique rejoint l’assiette. L’Europe doit pouvoir produire ses propres connaissances, ses propres critères, ses propres arbitrages. Non pour ériger une forteresse réglementaire de plus, mais pour ne pas déléguer à des intérêts économiques ou à des doctrines venues d’ailleurs le soin de penser à sa place. Cela suppose une recherche solide, une expertise publique qui tienne debout, et la capacité rare d’articuler d’un même mouvement santé, agriculture, industrie, commerce et sécurité économique.

Demain, les conflits alimentaires ne porteront pas seulement sur l’accès aux céréales, à l’eau, aux protéines ou aux terres. Ils porteront sur les méthodes de calcul, les seuils tolérés, les critères de durabilité, les responsabilités financières. Celui qui définit le problème a déjà rédigé une partie de la réponse. Celui qui définit le coût désigne, le plus souvent, qui paiera. La souveraineté européenne commence avant la frontière. Elle commence aussi, désormais, avant la facture.

Sources : Bradford, Anu, The Brussels Effect: How the European Union Rules the World, Oxford University Press, 2020 ; Rockström, Johan et al., « The EAT-Lancet Commission on healthy, sustainable, and just food systems », The Lancet, vol. 406, 2025, p. 1625-1700; Sievert, Katherine et al., « Who pays for food? Rethinking agri-food system externalities and power after EAT-Lancet 2.0 », One Earth, vol. 9, 21 août 2026, DOI : 10.1016/j.oneear.2026.101803 ; Clapp, Jennifer, Titans of Industrial Agriculture: How a Few Giant Corporations Came to Dominate the Farm Sector and Why it Matters, MIT Press, 2025 ; Clapp, Jennifer et al., « Corporate concentration and power matter for agency in food systems », Food Policy, vol. 134, 2025, 102897 ; Farrell, Henry & Newman, Abraham, « Weaponized Interdependence », International Security, vol. 44, n°1, 2019, p. 42-79 ; ADEME, Affichage environnemental des produits alimentaires : méthode de calcul et base Agribalyse, ademe.fr, consulté en 2026 ; Iddri, « Affichage environnemental alimentaire : révéler les visions », étude, 2021 ; UFC-Que Choisir, « Le Planet-Score : pour un affichage environnemental des aliments fiable et compréhensible », 2023.

Sandrine Doppler
Sandrine Doppler
Analyste & prospectiviste food & agri

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