En 2016, alors qu’il était candidat à la primaire de la droite, Bruno Le Maire souhaitait que les six États fondateurs de l’Union européenne (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) redéfinissent dans un délai d’un an le projet européen. 10 ans plus tard, celui qui a été dans l’intervalle et pendant 7 ans ministre de « l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique » et donc au cœur du dispositif français aux affaires européennes, remet le couvercle. Il propose toujours un sextuor pour constituer le noyau dur de l’Europe mais le dispositif a désormais changé : exit les pays fondateurs de la Belgique et du Luxembourg, bienvenue au club à l’Espagne et la Pologne !
Alors que la Belgique et le Luxembourg figurent parmi les Etats à la pointe de l’intégration européenne en étant pays fondateurs, membres de la zone Euro et de Schengen, Bruno Le Maire préfère miser sur un « directoire » à six (notons la terminologie bonapartiste) des Etats plus grands, quitte à ce qu’ils ne soient ni dans la zone Euro (Pologne) ni parmi les plus ambitieux en matière d’effort de défense européen (Espagne). Il semblerait que l’ex-ministre voit les choses en plus grand à présent.
Cette position apparaît d’abord comme le reflet d’une certaine folie de la grandeur française (pour ne pas dire arrogance) qui dénigre l’apport à la construction européenne des États moyens et plus petits.
Si l’on peut entendre que les processus de décision au niveau de l’Union européenne sont parfois trop lents et paralysés par trop de domaines encore soumis à l’unanimité, il est très inquiétant que cette proposition de noyau dur signifie que les décisions stratégiques (industrie, défense, dette commune, IA, énergie) seraient prises par une avant-garde intégrée hors du cadre communautaire.
Cette proposition de noyau dur serait par ailleurs une quadruple erreur : une erreur de timing, une erreur d’analyse sur le fonctionnement de l’Union européenne à géométrie variable, un nouveau sujet de dissonance franco-allemande et finalement un déni de l’effacement de la France dans la dynamique de l’intégration européenne. Passons sur le côté « yaka » de la proposition…
Une erreur de timing pour des réformes institutionnelles de l’Union européenne
Force est de constater que la dernière tentative de réforme institutionnelle qui s’était déroulée d’avril 2021 à mai 2022 – dans le cadre de la conférence sur l’avenir de l’Europe initiée par Emmanuel Macron – s’est soldée sur un échec ou en tout cas sur une absence de suivi quelconque. La crise de la Covid et l’invasion de l’Ukraine par la Russie sont en partie passées par là.
A cela viennent s’ajouter actuellement les tensions transatlantiques commerciales et la nouvelle crise énergétique. Et la priorité actuelle pour les institutions européennes est certainement de conclure le cadre financier de l’Union européenne pour la période de programmation 2028-2034 et ce avant les élections présidentielles françaises de mai 2027, dont les aléas tétanisent déjà la sphère européenne. Bref, il apparaît que ce n’est pas le moment de faire des plans sur la comète institutionnelle européenne au regard des priorités d’action immédiates.
Une erreur d’analyse sur le fonctionnement de l’Union européenne à géométrie variable
Le fait est que les formats de coopération différenciés existent déjà au sein de l’Union européenne, à commencer par ceux de la zone euro, de la sécurité à travers Schengen et de la défense, notamment au regard de la relation avec l’OTAN.

Source: File:European Spaces Map.svg – Wikimedia Commons
Par ailleurs, les « coopérations renforcées » sont un mécanisme prévu par les traités de l’Union européenne permettant à un groupe d’États membres d’avancer ensemble dans un domaine donné, même si tous les États de l’UE ne souhaitent pas participer immédiatement. Le mécanisme est principalement encadré par les articles 20 du Traité sur l’Union européenne (TUE) et les articles 326 à 334 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). Ces dispositions ont été introduites progressivement, puis renforcées par le Traité d’Amsterdam et le Traité de Lisbonne.
Des coopérations renforcées ont ainsi permis la création du brevet unitaire européen, l’adoption du règlement dit Rome III sur le divorce international ou encore la création du parquet européen (EPPO). Dernier exemple en date : le prêt européen de 90 milliards d’euros à l’Ukraine pour 2026-2027 adopté dans le cadre d’une coopération renforcée réunissant 24 États membres de l’UE.
Au final, il apparaît que dans cette Union européenne à géométrie variable, il n’existe pas de « noyau dur » naturel. Ni les États fondateurs eux-mêmes (version Le Maire 2016) ni les États au poids géopolitique supposé le plus grand (version Le Maire 2026) ne sont alignés, et ce même pas sur les sujets plus essentiels. Mais faut-il qu’il en soit ainsi ? Est-ce que la souplesse de ces mécanismes de géométrie variable n’est-elle pas justement une garantie pour permettre l’avancement de l’intégration européenne dans son ensemble ?
Un nouveau sujet de dissonance franco-allemande
Alors que l’idée de noyau dur risque de créer artificiellement des divisions entre États membres et de casser la cohésion institutionnelle de l’Union européenne, le ministre des affaires étrangères allemand, Johann Wadephul a présenté le 6 mai une vision toute autre côté allemand puisqu’elle continue à miser sur des réformes dans le cadre institutionnel de l’UE. Pour M. Wadephul, les institutions de l’UE devraient devenir plus efficaces et s’affirmer sur la scène mondiale au moment où l’Union se prépare à accueillir de nouveaux États membres. Le Service européen pour l’action extérieure, le bras diplomatique de l’UE, devrait, selon lui, être « étroitement intégré » à la Commission européenne, laquelle dispose des ressources et du pouvoir de décision dans des domaines connexes tels que le commerce international, le développement et l’énergie.
Les responsabilités en matière de politique étrangère et de sécurité à Bruxelles devraient être clairement définies et regroupées. Johann Wadephul a également fait savoir que Berlin veillerait à ce que la Commission et le Parlement gardent une taille raisonnable au fur et à mesure de l’adhésion de nouveaux États. Enfin, en cas d’élargissement, le ministre recommande d’appliquer la disposition du traité de l’UE selon laquelle le nombre de commissaires européens devrait être fixé à deux tiers du nombre d’États membres. Une disposition qui n’est pas appliquée aujourd’hui, chaque pays préférant encore nommer son commissaire.
Alors que les sujets de dissonance franco-allemande ne manquent pas actuellement (politique commerciale, budget européen, avion de combat du futur…), il apparaîtrait opportun que Paris et Berlin avancent de façon concertée sur les possibles réformes dans le cadre de l’Union européenne (institutionnelles ou ad hoc) permettant soit à l’ensemble des Etats soit à un nombre plus restreint d’Etats d’avancer.
Le « parce que c’est la France » ne va plus de soi
Une constante dans le discours français est de considérer que la France ferait toujours partie de toute avant-garde européenne. La réalité des choses doit désormais être nuancée à Bruxelles.
En 2016, alors qu’il était président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker expliquait pourquoi la France avait obtenu davantage de souplesse pour respecter les critères du Pacte de stabilité (notamment la limite des 3 % de déficit public). Lors d’un entretien à Public Sénat, il déclarait que la France bénéficiait de délais supplémentaires « parce que c’est la France ».
Dix ans plus tard, la France ne bénéficie plus d’un statut spécial et n’apparaît plus comme un leader naturel de l’Union européenne. Et ceci pour deux raisons : sa situation économique et l’épée de Damoclès des élections présidentielles de 2027.
Certes la France reste la deuxième économie de la zone euro, un pilier du système financier européen et un émetteur majeur de dette publique. Néanmoins, avec un déficit public autour de 5–5,5 % du PIB et une dette publique autour de 115–118 % du PIB, la situation économique de la France est très au-dessus des normes européennes et source d’inquiétude pour ces partenaires. La France n’a plus les moyens financiers de ses ambitions politiques. Cette fragilité se traduit aussi par le fait que Paris demande souvent davantage d’investissements européens communs et la position assez pusillanime du gouvernement français sur le budget européen en se contentant de trois priorités : l’introduction de nouvelles ressources propres, la protection de la politique agricole commune et la mise en place d’une préférence européenne.
Les difficultés budgétaires de la France sont aggravées par la fragmentation politique, l’absence fréquente de majorité stable et les tensions sociales sur les retraites et les dépenses publiques. Aujourd’hui (mai 2026), Jordan Bardella apparaissant le favori du premier tour des élections présidentielles de mai 2027, Emmanuel Macron est très largement considéré comme un « lame duck » et certainement pas en capacité de lancer une initiative de « noyau dur » au niveau européen (et Bruno Lemaire bien entendu encore moins).
Il apparaît donc que, plutôt que de prôner un noyau dur rigide, reposant sur une pseudo-analyse géopolitique, les formats d’intégration différenciée qui restent dans le cadre de l’Union européenne sont par leur souplesse comme les meilleurs remèdes à une paralysie de l’Union européenne.
L’élargissement de l’Union européenne à plus de 30 Etats membres ne doit pas non plus apparaître comme insurmontable puisque l’idée d’une adhésion graduée par étapes (« staged accession ») gagne du terrain. Dans le cas de l’Ukraine, cela pourrait signifier une participation au marché unique, l’accès à certains fonds européens (l’Ukraine ayant d’elle-même proposé de renoncer dans un premier temps d’être intégrée à la politique agricole commune) et la contribution à certaines politiques communes sans pour autant disposer immédiatement de tous les droits politiques d’un État membre.
En même temps, la fragmentation de l’intégration européenne n’est pas une fatalité. Pourquoi ne pas se réjouir de la « reconvergence » actuelle avec le Danemark, pays de tradition plutôt « eurofrileuse », du retour de la Hongrie dans le giron pro-européen ou de la position très unitaire des Etats membres de l’Union européenne face au différend commercial avec les Etats-Unis ou par rapport au conflit au Moyen Orient ? Un certain « euro-optimisme » reste par conséquent parfaitement légitime. Espérons qu’il trouve son expression dans les négociations budgétaires pour 2028-2034 mais aussi dans la future campagne présidentielle française.


