Espagne, régularisation et hypocrisie européenne

L’Europe a un problème avec l’immigration. Mais elle a peut-être un problème plus grave encore : son incapacité à parler de l’immigration autrement qu’à travers la panique, l’hypocrisie ou l’intérêt partisan.

L’Espagne a décidé de régulariser plus de 500 000 personnes déjà présentes sur son sol avant décembre 2025. Le dispositif annoncé par Madrid doit leur ouvrir un titre de séjour d’un an ainsi que le droit de travailler sur l’ensemble du territoire espagnol. Ce choix n’est pas tombé du ciel : il s’inscrit dans une séquence politique et civique longue, portée notamment par l’initiative Regularizacion. Ya, validée au Parlement espagnol par 310 voix contre 33 après une mobilisation de plus de 900 organisations.

Aussitôt, une partie de la droite européenne a voulu transformer cette décision en mise en danger de l’espace Schengen. Le procédé est connu : on efface les réalités économiques, sociales et humaines pour ne garder qu’un signal anxiogène. Pourtant, les faits résistent.

Disproportion entre la réalité numérique et l’alarmisme politique

D’abord, il ne s’agit pas d’un appel d’air abstrait, mais de la mise en règle de personnes déjà là. En Espagne, le nombre de personnes en situation irrégulière était estimé à 700 000 en 2024 par Funcas, dans un pays où le nombre total d’immigrés dépassait déjà 8,8 millions. Les arrivées irrégulières spectaculaires, notamment par les Canaries ou les côtes méditerranéennes, représentent une part beaucoup plus réduite : environ 140 000 personnes sur les cinq dernières années, selon l’article de Juan Antonio Fernández Cordón. La disproportion entre la réalité numérique et l’alarmisme politique est manifeste.

Ensuite, les opinions publiques elles-mêmes sont moins hystériques qu’on ne le dit. Dans le baromètre du CIS de juillet 2025, l’immigration n’arrive plus qu’au huitième rang des problèmes cités comme principaux pour l’Espagne, avec 4% de mentions. Plus encore, seuls 22% des répondants évoquent l’immigration comme problème pour l’Espagne ou pour eux-mêmes dans l’ensemble des questions ouvertes, et à peine 0,7 % de l’échantillon la considèrent à la fois comme le principal problème du pays et comme leur principal problème personnel. Autrement dit : le « grand problème » migratoire est d’abord un objet de construction politique.

C’est ici qu’apparaît l’incohérence européenne

Quand Giorgia Meloni, en Italie, autorise à l’été 2025 près de 500 000 entrées de travailleurs étrangers sur trois ans afin de répondre aux pénuries de main-d’œuvre, la droite continentale parle de pragmatisme, de souveraineté, de pilotage des flux. Quand Pedro Sánchez régularise des personnes déjà présentes, souvent déjà au travail, la même famille politique feint de découvrir une menace pour l’Europe. Or, dans les deux cas, une vérité s’impose : les économies européennes ont besoin de travail humain, et elles l’ont trop longtemps dissimulé derrière une rhétorique identitaire.

La différence n’est donc pas entre la fermeté et le laxisme. Elle est entre deux récits.

Le récit de la droite radicale consiste à tenir ensemble deux affirmations contradictoires : d’un côté, dire que l’immigration irrégulière est insupportable ; de l’autre, profiter silencieusement de la force de travail étrangère lorsque l’agriculture, le bâtiment, l’hôtellerie, les services à la personne ou le soin en ont besoin. Le cas italien l’a montré avec éclat. Le cas espagnol le montre à son tour, mais avec plus de franchise : mieux vaut reconnaître une réalité sociale, ouvrir des droits, faire entrer dans la légalité, plutôt que laisser prospérer l’ombre, le travail dissimulé et la concurrence déloyale.

Remettre de la loi là où l’hypocrisie a installé du silence

Le récit que la gauche européenne devrait assumer est plus simple, plus solide et plus honnête. Une régularisation n’est pas l’abolition des frontières. Ce n’est pas non plus un geste naïf. C’est un acte d’ordre républicain. Régulariser, c’est identifier, protéger, faire cotiser, faire respecter le droit du travail, réduire les zones grises où prospèrent les marchands de peur et les employeurs sans scrupules. C’est remettre de la loi là où l’hypocrisie a installé du silence.

Il faut aller plus loin : la question n’est pas seulement nationale, elle est européenne. L’Union ne survivra pas politiquement en laissant prospérer cette comédie où chacun dépend du travail immigré tout en dénonçant l’immigration chez son voisin. Une Europe sérieuse doit pouvoir distinguer l’asile, la maîtrise des frontières, les besoins démographiques, les besoins productifs, l’intégration sociale et la lutte contre les trafics. Tout mélanger ne produit qu’une chose : du ressentiment électoral.

L’Espagne, sur ce point, met le débat européen face à lui-même. Elle rappelle que la première responsabilité d’un gouvernement n’est pas d’exciter les fantasmes, mais d’administrer le réel. Et le réel, aujourd’hui, est connu : dans un pays où près d’un habitant sur cinq est immigré, la société ne s’effondre pas ; elle travaille, elle vieillit, elle a besoin de droits clairs et d’institutions solides. Ce qui menace l’Europe n’est pas la régularisation de personnes déjà présentes. Ce qui la menace, c’est l’incapacité persistante de ses responsables à parler vrai.

Car enfin, que veut-on ? Une Europe qui exploite en silence puis moralise en public ? Ou une Europe capable de tenir ensemble la frontière, le droit, le travail et la dignité ?

La vraie faute politique n’est pas de régulariser. La vraie faute consiste à n’accepter l’immigration que lorsqu’elle sert discrètement l’économie, puis à la dénoncer dès qu’un gouvernement de gauche décide de lui donner un statut, des règles et des droits.

On ne défend pas l’Europe en criant au chaos chaque fois qu’un État membre choisit la légalité contre le déni. On la défend en refusant les mensonges commodes, et en construisant une politique migratoire enfin adulte.

Javier Garcia
Javier Garcia
Javier Garcia est historien, écrivain & fondateur de Zeus Conseils

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5 Commentaires

  1. La solution italienne (entrée seulement avec des visas de travail/ mise en place d’un système informatique adapté), est au contraire très bien.
    Cela réduit aussi certaines réactions exacerbées (sinon, le pire peut être à venir) d’un partie de la population qui subit les inconvénients de l’immigration incontrôlée.
    Elle essaie aussi de conclure des partenariats (dont aides au développement) avec les pays de provenance pour qu’ils reprennent leurs citoyens illégaux en Italie. L’UE a reconnu dernièrement la légalité de centres de rétention avant expulsion…
    Quel est votre agenda exactement ?

  2. Je suis une immigrée européenne et je suis complètement d’accord avec l’article de Javier Garcia ! La mesure prise par Sanchez est la bonne et tant pis pour Retailleau et Cie qui sont de purs racistes ! Bon courage à tous !

  3. Un article lumineux et réconfortant. Merci à l’auteur et merci à l’Espagne, qui est un exemple pour nous et pour l’Europe.

  4. Merci pour cet article plein de lucidité : une réponse éclairée aux déclarations irresponsables de B. Retailleau qui veut mettre l’Espagne « au ban des nations » (sic).

  5. C’est une vision à court terme que vous nous présentez car vous omettez de préciser que ces migrants, très majoritairement originaires d’Amérique latine, sont entrés légalement grâce à l’exemption de visa de court séjour dont ces pays bénéficient au sein de l’espace Schengen. Cela ne les autorise pas en revanche à se maintenir au-delà de 90 jours consécutifs sur une période de 6 mois et encore moins à travailler. Il existe des règles en matière de droit au séjour qui ne peuvent être contournées aussi facilement sauf à remettre en cause toute la politique des visas, aussi bien en Espagne que dans l’ensemble du territoire Schengen. Procéder à une régularisation de masse pour s’épargner une immigration de travail organisée ne peut s’entendre que si cette politique opportuniste est ponctuelle et précède la mise en place d’une véritable politique migratoire en Espagne. À défaut, on peut se demander au niveau européen s’il est encore judicieux de dispenser de visas de court séjour ces pays d’Amérique latine pourvoyeurs de migrants se maintenant irrégulièrement en Europe.
    La méthode utilisée par Pedro Sanchez est contestable car elle ne s’inscrit pas dans l’Etat de droit. Dire cela n’est pas être de gauche ou de droite ; c’est être simple citoyen respectueux du droit au séjour, prérogative régalienne de chaque État mais aussi partagée depuis l’entrée en vigueur des accords de Schengen.
    La légalité doit toujours primer sur l’irrégularité.

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