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Unité de façade et fractures profondes en Italie

Les chiffres sont parfois trompeurs et malicieux. En effet, si l’on s’en tenait simplement aux données brutes, on pourrait être tenté de croire que la vie politique italienne a atteint un niveau de concorde inégalé. Après tout, le Premier ministre actuel Mario Draghi dirige un cabinet qui rassemble la quasi totalité des partis politiques majeurs – à la seule exception notable des Fratelli – et jouit par conséquent de l’une des majorités les plus écrasantes de l’histoire au Parlement. Et samedi dernier, c’est avec 759 voix soit 75% des suffrages que Sergio Mattarella a été reconduit pour un nouveau mandat au Quirinal, devant ainsi le Président le mieux élu après Sandro Pertini en 1978. Pourtant, c’est bien un spectacle de profonde division qui a été offert par une classe politique assez lamentable, incapable de trouver une solution de compromis et contrainte, comme en 2013, à reconduire contre son gré un Président sortant qui aspirait pourtant à une retraite bien méritée. Et si les clivages entre les différentes forces politiques sont somme toute assez logiques, l’élection présidentielle aura surtout mis en évidence un certain nombre de fractures internes, aussi bien à l’intérieur des coalitions qu’au sein des partis eux-mêmes.

Pourtant l’équation semblait au départ assez simple. Mario Draghi, personnalité politique la plus populaire d’Italie et disposant d’une majorité écrasante au Parlement, voulait aller au Quirinal. Il est assez rare qu’un Premier Ministre en exercice émette le désir de devenir Président mais la situation de Draghi n’est pas celle d’un Premier Ministre lambda puisque, Premier Ministre technicien au dessus des partis, il est voué à quitter le Palais Chigi en 2023 et cela quelque soit le résultat des élections législatives.  L’idée était donc de l’exfiltrer vers le Quirinal où son action aurait été certes moins directe mais son influence présente à long terme. Cela étant dit, cette stratégie n’était pas sans risque, le départ de Draghi ne faisant que déplacer le problème et obligeant les partis à trouver un terrain d’entente quand à l’identité de celui qui lui succèderait à la Présidence du Conseil. Avec en toile de fond le spectre d’une élection anticipée dont à peu près personne ne voulait, et encore moins les parlementaires puisque beaucoup d’entre eux sont destinés à perdre leur mandat suite à la réforme électorale réduisant considérablement le nombre de députés et de sénateurs. Les partisans de Draghi ont donc fait leurs calculs: hormis le PD, Italia Viva et une partie du Mouvement 5 Etoiles, les autres mouvements politiques ne semblaient pas disposés à le soutenir. Du coup un autre danger menaçait: un échec de Draghi pouvait l’affaiblir jusqu’à rendre délicat son maintien à la tête du gouvernement. Au vu des chiffres défavorables, il choisissait donc de se tenir en réserve de la République, laissant se dérouler les tours de scrutin et attendant une éventuelle fenêtre opportunité. Qui ne viendra finalement jamais.

Car du coté de la droite, on était bien décidé à faire élire un candidat issu de leur alliance. L’objectif, en particulier pour Matteo Salvini, était double: réaffirmer son autorité sur l’alliance, autorité mise à mal depuis plusieurs mois par la poussée des Fratelli de Giorgia Meloni dans les sondages et donner des gages à un Silvio Berlusconi forcément déçu d’avoir été contraint de retirer sa candidature quelques jours avant le début de l’élection. Il est donc apparu assez rapidement que la candidate de Salvini était la Présidente du Sénat issue de Forza Italia, Elisabetta Casellati. Candidate immédiatement jugée comme inacceptable par l’ensemble des partis de gauche compte tenu des positions particulièrement rétrogrades de l’impétrante ainsi que du fait de sa proximité avec Berlusconi faisant douter de sa capacité à incarner une Présidence s’élevant au dessus des partis. Or le centre droit ne disposait pas des suffrages pour élire seul un ou une candidat(e) de son choix ce qui n’a pas empêché Salvini de tenter le passage en force lors du cinquième tour. Mais Casellati n’a obtenu que 382 votes ce qui non seulement était loin de la majorité requise mais surtout ne faisait pas le plein de voix dans son propre camp avec près de 70 frondeurs votant contre elle. Premier échec, donc, pour Salvini. Suite à quoi le leader de la Lega tentait une solution de compromis avec la diplomate Elisabetta Belloni sur la candidature de laquelle il ralliait le leader du Mouvement 5 Etoiles Giuseppe Conte mais qui, tout en ne faisait pas l’unanimité au sein des 5 Etoiles, était accueillie plutôt fraichement par la gauche et totalement rejetée par les centristes et Italia Viva de Matteo Renzi.  Devant l’impossibilité de faire élire ses candidates, Salvini se ralliait donc finalement à la solution Mattarella bis qu’il avait pourtant rejeté au début du processus.

La droite apparait donc comme la principale perdante de cette séquence. A l’échec initial de Berlusconi s’ajoutent les divers fiascos autour des candidatures proposées par Salvini et surtout la grosse colère de Giorgia Meloni, cette dernière n’ayant guère apprécié le revirement de son collège de la Lega à propos de la réélection de Mattarella. A ce stade, on peut considérer que la fracture au sein de l’alliance de centre droit est profonde. Et ce n’est pas la tentative de Salvini de proposer la création d’un nouveau mouvement regroupant la Lega et Forza Italia – proposition de fusion rejetée d’ailleurs par Berlusconi – qui va améliorer ses relations avec les Fratelli. Cela étant dit, aucun de ces mouvements n’a d’intérêts à rompre considérant les alliances régionales et le fait qu’une éventuelle victoire sur le plan national passe obligatoirement, compte tenu du mode de scrutin, par le maintien bon gré mal gré de cette coalition. Il n’en demeure pas moins que ces disputes incessantes devraient laisser des traces.

Mais la droite n’est pas la seule à avoir étalé ses divisions au grand jour. Une fois de plus, les rivalités entre les différents cadres du Mouvement 5 Etoiles se sont affirmées lors de cette election présidentielle avec, en premier lieu, celle opposant Giuseppe Conte au ministre des Affaires Etrangères Luigi Di Maio. Ce dernier n’a guère apprécié les négociations entre son leader et Salvini à propos de la candidature de Belloni à laquelle il était farouchement opposée. Même si on a le sentiment que c’est davantage le fait de ne pas avoir été associé aux discussions qui lui a fortement déplu. A cette mésentente entre Conte et Di Maio, il faut ajouter un troisième larron avec le courant populiste de Di Battista qui conserve un poids non négligeable et reste un opposant de toujours à la participation au gouvernement Draghi. Et là encore, la question des alliances devrait susciter un certain nombre de débats houleux autour de la participation ou non à la coalition de centre gauche avec le Parti Démocrate lors des prochaines élections législatives.

Au final, c’est bien ce dernier qui se tire le mieux de cette séquence. Même si il était partisan du passage de Draghi au Quirinal, Enrico Letta pourra se prévaloir d’avoir été le premier à pousser en faveur de la solution Mattarella bis. Il aura également su éviter l’écueil des fractures au sein de son camp ce qui, compte tenu de la situation conflictuelle partout ailleurs, constitue un avantage non négligeable. Il n’en demeure pas moins que la constitution d’une coalition gagnante pour 2023 restera une tache de titan, surtout si l’on considère que pour vaincre la droite, une alliance large allant de Leu à Italia Viva en passant par le Mouvement 5 Etoiles s’avèrera sans doute nécessaire. C’est tout le paradoxe de la vie politique italienne: un paysage politique éclaté comme jamais mais un réalisme électoral conduisant à rechercher les coalitions les plus larges possible.

En attendant, le paysage politique devrait rester figé jusqu’aux législatives de 2023, aucun parti hormis les Fratelli ne désirant sérieusement anticiper le scrutin. Le gouvernement Draghi devrait donc survivre mais il est à supposer qu’avec les états majors des partis focalisés sur la campagne en vue de 2023, l’ambition réformatrice du cabinet actuel soit réduit au minimum capable de faire consensus. La recomposition de la vie politique italienne aura lieu après les législatives et reste à ce stade assez imprévisible.

Sébastien Poupon

Sébastien est membre du conseil d'administration de Sauvons l'Europe où il est chargé de l'analyse politique.

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3 Commentaires

  1. Je crois que l’Europe est une fleur fragile déjà en proie à des enjeux de pouvoirs colossaux… Elle peut devenir ce colosse protecteur et fédérateur, garant de la culture et des valeurs ou s’effondrer si l’on n’en prend pas soin, si la division s’installe… La division aura perdu Vercingétorix et le royaume Celte alors que la bataille semblait gagnée d’avance… Ne laissons pas une ère de nazisme ou de fachisme, de cruauté ou de brutalité prendre les rênes du pouvoir.

    1. Bonjour.
      Merci pour votre commentaire, merci pour cet article.
      Oui, l’Europe peut devenir un colosse protecteur à condition que ceux qui la dirige actuellement en aient la volonté ?
      Ils ne l’ont pas car elle toucherait à leurs prérogatives actuelles, ils sont un frein à la constitution de la nation Européenne (fédération) sur le plan politique, ils ne regardent qu’eux.

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