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Un New deal culturel européen sans délai !

Cynthia Fleury et Guillaume Klossa adressent ici une lettre ouverte à Charles Michel, Ursula Von der Leyen, et Josep Borrel. Elle a d’abord été publiée le 9 mai 2020 dans le Journal du Dimanche

Monsieur le Président du Conseil européen, madame la présidente de la Commission européenne, monsieur le Haut Représentant de l’UE, face à la pandémie, nos institutions politiques donnent à juste titre priorité à la santé et au redémarrage économique, mais notre plan de sauvetage européen ne doit pas négliger nos créateurs. Non seulement parce que des géants non européens sont prêts à racheter à la baisse nos joyaux culturels, mais surtout parce que l’identité profonde et la résilience de l’Europe sont en jeu.

Pour adoucir notre quotidien confiné, nous Européens n’avons jamais consommé autant de films, de séries, de romans et d’essais souvent jusque-là négligés dans nos bibliothèques. Et nous vivons l’information et le débats d’idées, dans cette période incertaine, comme un droit non négociable, prenant pleinement conscience du rôle du service public et des médias de qualité comme acteurs essentiels de nos démocraties. Pourtant jamais l’économie culturelle n’a été aussi fragilisée. Des secteurs clés de la création, comme les concerts, le théâtre, les expositions, les cinémas…, sont à l’arrêt. Des industries comme l’audiovisuel, la presse écrite ou l’édition risquent la faillite. Or, dans le monde de demain, notre capital culturel est notre atout majeur. Ne pas le protéger reviendrait à nous priver d’un moteur fondamental de croissance, de cohésion et d’unité.

L’Europe est un formidable espace de culture riche de festivals, d’expositions, de lieux de mémoire, de productions audiovisuelles et cinématographiques inspirantes, une terre d’idées et de diversité. Nos 24 langues officielles, nos 281 régions, nos dizaines de milliers de musées, d’écrans de cinéma et de librairies, nos presque 400 sites classés Patrimoine mondial… incarnent autant notre diversité que ce qui nous rassemble et continue à fasciner le monde. Cette force, au-delà des 5% que représentent les industries créatives dans le PIB de l’UE, est au fondement du succès mondial de nos industries du luxe, de notre attractivité touristique ou de la réussite de notre industrie automobile haut de gamme.

Plus que cela, c’est notre soft power qui est en jeu, clé de notre relation avec des puissances comme la Chine, qui respecte l’Europe parce que l’Europe est le continent de la culture. Lorsque Roosevelt place la culture au cœur du New Deal en lançant le « Federal Project Number One », il parie que la force de la culture américaine favorisera l’unité du pays et son rayonnement économique, géopolitique et culturel.

Le 23 avril, nos dirigeants ont donné mission à la Commission européenne de proposer un plan inédit de transformation de l’Europe. Nous souscrivons à ses priorités : développement durable, numérisation et autonomie stratégique. Mais nous invitons les dirigeants à faire preuve de plus d’ambition. La crise sanitaire révèle combien le soin est un humanisme essentiel, n’attendons pas que la crise économique révèle combien notre vie culturelle est indissociable de notre humanisme européen dont elle est la source même. La culture et les médias doivent être au cœur de cette relance européenne comme secteurs stratégiques de notre autonomie européenne, et comme conditions structurelles de notre rétablissement social.

Lançons sans délai un New Deal culturel européen, un « Projet Européen pour la Culture et les Médias » d’ampleur continentale et orienté vers l’avenir.

Il y a la vie et il y a la valeur de la vie. Il faut sauvegarder notre culture mais aussi investir dans le futur numérique de nos industries culturelles en profitant des derniers développements numériques, comme l’intelligence artificielle et la traduction automatique pour continuer à nous projeter collectivement dans l’avenir et développer un imaginaire commun. Comme le rapport « Towards European media sovereignty » le rappelait dès l’année dernière, il ne peut y avoir de souveraineté démocratique de l’Europe sans une souveraineté médiatique et culturelle, multilingue qui mette la diversité et la création au cœur de notre relance, renouant ainsi avec l’esprit de la Renaissance. Soixante-dix ans après la déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman, acte fondateur de l’Europe moderne; nous avons l’opportunité historique de créer un véritable espace culturel européen, saisissons-la.

Cynthia Fleury et Guillaume Klossa

Cynthia Fleury, professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé au Conservatoire National des Arts et Métiers et Guillaume Klossa, ancien directeur de l’Union européenne de Radiotélévision et essayiste (« Une jeunesse européenne », Grasset)
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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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13 Commentaires

  1. On ne peut qu’être d’accord avec les principes et l’ambition énoncés. Mais il y a un manque de propositions sur les actions à mener ensemble.

    1. Je partage votre appréciation du contenu positif de cette « appel ».

      En fait, pour ce qui est des propositions concrètes, rien n’empêche les lecteurs ainsi « mis en copie » grâce à l’audience de « Sauvons l’Europe » – au-delà des destinataires directs de cette « missive », éminents responsables des institutions – de saisir la perche ainsi tendue pour faire preuve d’initiative à cet effet: c’est cela, l’esprit de la dimension « participative » que SLE n’a de cesse de promouvoir.

      1. PS: désolé d’avoir laissé partir mon commentaire avec le malencontreux lapsus « cette appel ». Il s’agissait d’une correction de dernière seconde, en remplacement d’un autre mot qui, lui, était bien au féminin. « La honte soit sur mes mocassins ! », comme disait un dignitaire de la nation huronne.

  2. Ce qui me manque, c’est cet appel dans les 24 langues officielles au moins, pour ne pas parler des langues régionales, dont certains sont aussi bien importantes!

  3. C’est une très bonne idée, c’est au niveau culturel que nous devons nous concentrer pour que l’Europe prenne tout son sens dans chaque pays, si on continue à se focaliser sur le plan financier nous allons droit dans le mur.
    Quid d’un nouveau Jeu sans frontières européen?

  4. Oui, belle lettre qui, espérons-le ne restera pas morte sur le bord de la route comme tant d’autres avant elle.
    Seul couac, cependant, dans la dernière ligne droite de ce texte : « l’intelligence artificielle et la traduction automatique pour continuer à nous projeter collectivement dans l’avenir ». Le numérique, certes, tant mieux, mais on vient en une phrase de tuer des milliers de traducteurs qui sont – eux aussi – des acteurs culturels.

  5. Bien vu. les Ministres de la culture des 27 Etats membres de l’UE ont annoncé hier qu’ils souhaitaient que la culture soit au coeur de la relance et le commissaire Thierry Breton a confirmé mardi la création d’un écosystème d’innovation numérique pour la culture, les médias et les industries créatives conformément aux propositions du rapport de Monsieur Guillaume Klossa pour la Commission mentionné dans l’article. Merci d’avoir partagé cette belle tribune inspirante et impactante.

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