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Tomasz Orlowski, ancien ambassadeur en France : l’isolement diplomatique de la Pologne est un choix

Qui êtes-vous Tomasz Orlowski ?

Je me présente. Je suis archéologue et historien du Moyen Age de formation et diplomate de carrière. Ma vie fut liée au mouvement « Solidarnosc » dès les débuts. Même si j’étais un simple militant de base, ce fut mon seul engament politique. J’ai eu la chance d’entrer au Ministère des Affaires Etrangères peu de temps après le changement historique qui s’est effectué en Pologne en été 1989. J’ai fait toute la carrière diplomatique depuis août 1990, envoyé d’abord à Paris pour y être secrétaire d’ambassade et grimpant ensuite les étapes de la carrière. J’ai occupé des postes du directeur adjoint d’Europe, des Nations unies, chef du Protocole, j’ai eu le privilège de servir comme ambassadeur de Pologne à Paris durant sept ans et ensuite, brièvement, secrétaire d’Etat au Ministère des Affaires Etrangères. Le gouvernement PiS m’a rappelé de Rome, ou j’étais ambassadeur et m’a donné l’opportunité de former des jeunes diplomates au sein de l’Académie diplomatique. Poursuivant la politique de « nettoyer » le ministère de toutes les personnes considérées comme politiquement étrangères au parti au pouvoir, ce dernier m’a forcé de le quitter introduisant une nouvelle mesure de la mise en retraite obligatoire des gens atteint de limite d’âge, reconnus comme n’étant pas affiliés au parti.

Le Gouvernement Polonais a engagé une nouvelle tension avec l’Union européenne, quels peuvent en être les enjeux et les conséquences ?

Il faut comprendre deux choses à la base. La majorité national-conservateur au pouvoir considère la politique étrangère insignifiante et inutile pour gouverner le pays. Elle est arrivée à l’isolement successivement quasi-total sur la scène internationale non par incapacité de gérer les relations, mais par la volonté de pouvoir démolir plus facilement le système institutionnel démocratique, Etat de droit et tripartition des pouvoirs. Elle pense pouvoir remonter le temps en arrière. De l’autre côté, elle nourrit des idées vaguement souverainistes qui la rendent méfiante envers l’Union européenne. Mélange d’ignorance et de mauvaise volonté, le parti PiS compare Bruxelles au Moscou des temps de la guerre froide et notre entrée dans l’Union européenne, tellement rêvée et si difficilement négociée, à l’asservissement par l’Union soviétique, suite à l’occupation et à la répression.

PiS pense que l’Union européenne est une organisation internationale comme l’ONU et rejette idéologiquement le principe « d’une union toujours plus étroite ». Il voit l’UE réduite à la distribution des fonds structurels sans aucune contrepartie de la part d’un pays membre. Il refuse toute discussion sur les changements internes qu’il a opérés, aussi bien sur le plan des principes de l’Etat de droit, de la subordination du judiciaire à l’exécutif, mais aussi sur les droits fondamentaux dont l’Union et ses pays membres sont tous gardiens.

Autoritaire par sa façon de gouverner, PiS n’a pas de considération pour l’Union européenne, la pensant faible et prête à se retirer face à la détermination politique. Poussé de plus en plus par ses courants les plus radicaux, jusqu’au-boutistes et radicalement anti-européens, il entre dans le chemin ou il risque de perdre le contrôle de situation et glisser vers un « Polexit ». Les communiqués officiels se veulent rassurants, mais le discours des ténors du partis les contredits appelant « Bruxelles, l’occupant de la Pologne auquel nous résisterons comme nous avons résisté contre l’Allemagne nazie » (M. Marek Suski, membre du bureau politique du parti et ancien ministre).

Quels sont les sentiments des citoyennes et citoyens polonais dans cette ambiance européenne tendue ?

Les Polonais restent en masse très attachés à l’intégration européenne, bien que le taux d’enthousiasme lentement s’érode. Les médias publics entièrement sous la coupe du régime au pouvoir créent une réalité d’un monde parallèle. Me souvenant bien des temps du communisme, je peux assurer qu’ils sont plus mensongers et plus partiaux qu’il y a quarante ans. La façon dont est traité Donald Tusk, présenté comme traître à la cause nationale et tous les mouvements pro-européens, comparés aux collaborationnistes, est profondément choquante.

L’électorat fidèle au PiS qui peut représenter quelqu’un tiers du corps électoral y croit sans réserve, les nationalistes chauvins et l’extrême droite qui fut minuscule avant et dont le surgissement PiS est le parrain, triomphent, tandis que les autres n’imaginent même pas que la Commission européenne peut punir réellement un pays membre. Le réveil peut être une douche froide. Mais c’est le peuple polonais qui va payer ce prix.

Depuis son adhésion à l’Union européenne la Pologne a trouvé sa place auprès des Institutions, organismes européens et acteurs sociaux, comment, dans ces conditions actuelles, la Pologne va-t-elle poursuivre ses précieux engagements au sein de l’Union européenne, sans se discréditer ?

Il m’est difficile de le dire. D’un côté, je suis mal placé pour parler au nom de ce gouvernement, de l’autre, il est pour moi trop pénible de voir le désastre qu’il est en train de réaliser. Nous considérons que la Pologne est entrée dans la phase finale de la perte de sa réputation internationale, sa crédibilité et la sympathie dont elle a été honorée depuis longtemps. Le gouvernement actuel n’a pas d’approche coopérative envers les institutions, il est uniquement revendicatif et méfiant. Il réclame la reconnaissance d’une spécificité politique du pays qui me semble contraire au concept de l’intégration et qui va à l’opposé de ce que nous avons fait avant. Il sera frein à toute nouvelle avancée de l’intégration et il fera tout pour l’empêcher. Il n’est pas exclu qu’il va essayer de montrer un autre visage, mais ce ne sera qu’une mesure tactique. Je suis persuadée que la Pologne reprendra la place qui est la sienne quand les temps du PiS ne seront qu’un très mauvais rêve. Mais je ne sais pas quand est-ce que ce sera.

La Pologne ne rejoint-elle pas, de fait, les positionnements de Victor Orban à Budapest, ou autres gouvernements des États membres sceptiques ?

La réponse toute brève est oui. Cette ressemblance me semble pourtant un peu artificielle, car la Pologne et la Hongrie ne se ressemblent point, indépendamment du fait que l’amitié entre nos deux peuples est ancienne, forte et solide. Il est vrai que les deux gouvernements se plaisent à confirmer publiquement et solennellement combien ils sont proches. Mais, il suffit de voir une différence capitale dans l’approche de la Russie, dont la Hongrie est devenue l’un des pays européens les plus proches et très favorables. Ceci implique son attitude envers l’Ukraine dont l’indépendance et la stabilité est pour la Pologne la condition principale pour empêcher la Russie de réussir une politique de reconstruction des influences dans l’ancien espace soviétique. Il y a aussi entre la Pologne et la Hongrie une politique énergétique entièrement différente.

Le peuple polonais a beaucoup apporté à l’Union européenne, comment poursuivre cette contribution indispensable dans le concert européen ?

Comme je viens de dire, ceci me semble peu probable dans les conditions actuelles. La Pologne remet en doute de plus en plus la finalité du processus européen et donne impression qu’elle ne souhaite pas qu’il progresse davantage. Elle la voit en bonne partie comme une forme d’hégémonie exercée par des pays membres les plus forts. La litanie infinie de doléances concerne un traitement inégal des pays et un « deux poids, deux mesures ». PiS ne voit en l’Europe et ne souhaite voir rien d’autre qu’une organisation de la distribution des moyens financiers. Certains représentants du parti au pouvoir prétendent que la Pologne n’y gagne rien, mais que, au contraire, lui sont prélevés de montants plus grands que ceux qu’elle reçoit au retour (M. Patryk Jaki, député européen, ancien ministre). Ceci est bien évidement faux, mais coïncide avec tout ce discours sur la suite historique des pertes que subissait et subit la Pologne.

Après les 41 ans des accords de Gdansk, fin août dernier, ne faudrait-il s’inspirer des sources fondamentales qui ont fait la Pologne d’aujourd’hui ?

La situation est incomparable. A l’époque les Polonais avaient le sentiment que le pouvoir communiste leur a été imposé par une suprématie soviétique, donc étrangère. Il y avait donc un facteur important d’une cohésion nationale autour des valeurs patriotiques. Aujourd’hui le patriotisme a été confisqué par le parti au pouvoir et toute critique est présentée comme un acte contraire au patriotisme. Les eurodéputés pro-européens polonais sont souvent montrés et déclarés comme renégats, leurs photos ont été un jour mis sur les potences par les jeunesses néo-nazies, d’ailleurs jamais punies. A l’époque les Polonais étaient très pauvres et manquaient de tout. Aujourd’hui, grâce à une croissance économique ininterrompue depuis plus de dix ans, la vie est devenue confortable et le PiS dépense à droite et à gauche l’argent que nous avons économisé pour des temps plus difficiles. Déjà on ressent que la distribution des allocations sociales et surtout l’attribution des salaires et des bénéfices faramineux aux gouvernants et leurs proches rend les caisses d’Etat de plus en plus vides, faisant marcher la planche à billet et repartir l’inflation, le fléau que nous avions espéré oublier. Dans les conditions d’une stabilité économique relative et d’un marché du travail très calme, il n’y a pas des raisons à une protestation massive. Les protestations qui concernent des droits civiques n’ont jamais été majoritaires, en 1980 non plus.

Quelle est la place de l’Église aujourd’hui dans la société polonaise ?

Ce n’est plus l’Eglise de Jean-Paul II, dont le nom est prononcé uniquement dans un contexte de la sainteté sans aucune réflexion. L’Eglise de ses successeurs en Pologne est devenue conservatrice à l’excès. Le conservatisme doctrinal d’abord qui accepte difficilement la personnalité du pape François. On a le sentiment qu’il n’y a ni sympathie, ni compréhension entre eux réciproquement. Il y a une résistance assez ouverte contre les mesures d’assainissement des prêtres qui commettaient des crimes sexuels et n’ont jamais été sanctionnés. Ensuite, il y a un conservatisme dans la vision du rôle que l’Eglise devrait avoir dans le pays. L’Europe que Jean-Paul II croyait bénédiction pour la Pologne est considérée par les évêques polonais comme un danger de déchristianisation et des changements de mœurs qu’ils ne souhaitent point. Il y a enfin une gourmandise matérielle qui fait honte. On a impression que pour plusieurs l’Eglise est devenue plus une organisation de gestion que portant un réconfort a ceux qui en ont besoin. Cette image que je viens de donner est bien sûr partielle et peut être injuste envers des évêques et prêtres magnifiques, remplis d’un véritable sens d’abnégation et de miséricorde. Au nom de cette miséricorde je les supplie de me pardonner des propos durs que je porte contre une certaine Eglise qu’ils subissent silencieusement. Ils prennent des positions très courageuses en faveurs de ces pauvres réfugies refoulés de la frontière. Je suis sûr que l’esprit du renouveau va s’y propager, mais il y faut du temps.

Des femmes et des hommes de tous les États membres de l’Union européenne se sont mobilisés en soutien à la libération des polonais du joug communiste, au regard de ce rappel beaucoup pensent « tout ça hier pour çà aujourd’hui » ? Qu’en pensez-vous ?

Nous gardons en mémoire cet élan de solidarité extraordinaire et générale qui fut communs aux gens indépendamment de leurs opinions politiques ou religieuses. Ils ont droit de leur poser la question. Mais ma réponse est simple, oui, ça valait la peine. Cette solidarité nous a fait meilleurs tous. Nous avons ensemble envoyé dans les oubliettes un régime immonde. La Pologne vit ces dernières années un excès de fièvre. Une fièvre, ça se soigne. Une fièvre, elle peut même avoir un effet bénéfique. Ne perdons espoir et comme le fameux cri « n’ayons pas peur » nous a permis de résister et de changer, croyons en l’avenir et en l’Europe.

Jean-Pierre Bobichon

Jean-Pierre est membre fondateur de Sauvons l’Europe, et Conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors

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3 Commentaires

  1. Aucune question sur les raispns qui expliquent pourquoi le peuple polonais a mis PiS au pouvoir par la voie démocratique. Dommage, cela aurait été plein d’enseignements pour les Etats d’Europe occidentale qui voit leur populisme d’extrême droite monter. Un excès de fièvre ? Un peu court comme explication. La fièvre n’est-elle pas une réaction du corps à une attaque extérieure ?

  2. Bonjour Monsieur BOBICHON, merci pour cet article, pour les réponses de Monsieur ORLOWSKI que je salue.
    Cela prouve, je ne cesse de le dire, que l’absence de volonté de créer une véritable nation européennes sur le plan politique avant d’intégrer de nouveaux pays était d’une nécessité absolu.
    Maintenant, tous ces partis populistes et souverainistes peuvent jouer avec les institutions européennes et faire du chantage ?
    Espérons que l’élection à venir en HONGRIE change la donne, si ce n’est pas le cas, l’Europe a du souci à se faire, elle va regretter que ceux qui ont succédés aux pères fondateurs de l’Europe, surtout les derniers, n’aient pas repris l’esprit qui les animaient.
    Le peuple Polonais est un grand peuple, il a été une vitrine pour la défense de la liberté et de la démocratie, il faut qu’il se ressaisisse, qu’il participe dans un avenir proche à la véritable construction d’une nation européenne avec tous ses attributs..

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