La compétition mondiale engagée autour de l’accès aux outils d’intelligence artificielle (IA) est un enjeu majeur du moment. L’UE semble décidée à se faire une place entre l’hégémonie américaine écrasante, portée par les 7 magnifiques avec leurs énormes moyens financiers, et une Chine qui a discrètement orchestré la montée en puissance de son modèle de société numérique intégrée.
Elle se dit déterminée à devenir un leader mondial de l’intelligence artificielle, un continent pionnier en IA.
Alors que les entreprises intègrent à marche forcée l’IA générative pour gagner en productivité, universités et grandes écoles accélèrent à leur tour pour former des diplômés « employables » dans ce secteur de pointe. Mais cette course technologique effrénée suscite une contestation grandissante au sein du monde académique : des enseignants et chercheurs revendiquent une objection de conscience, au nom des impacts écologiques, sociaux et démocratiques de ces outils.
Le fait que l’UE annonce vouloir développer des outils, des méthodologies et des référentiels pour évaluer les capacités et la portée des modèles d’IA à usage général, et classifier les modèles présentant des risques systémiques. C’est-à-dire selon les risques qu’ils font porter aux droits fondamentaux, de minime à « inacceptable », avec plus ou moins de contraintes et une interdiction pour les technologies les plus controversées considérées comme « inacceptables ». Notation sociale et reconnaissance biométrique à distance en temps réel, ne semblent pas calmer ces inquiétudes.
Osons donc poser la question qui fâche : l’UE a-t-elle vraiment les moyens de s’émanciper dans un délai raisonnable de sa dépendance aux infrastructures étrangères (nuages et modèles d’IA avancés) et de développer sa propre économie du cloud respectueuse des droits fondamentaux et de la liberté de choix ? Est-il raisonnable d’espérer concurrencer les deux mastodontes technologiques qui se sont déjà taillé la part du lion au niveau mondial en appliquant un modèle de développement de l’IA plus éthique ?
Pourquoi s’aligner sur le type de développement purement commercial appliqué jusqu’ici ?
Les spécialistes sont tous d’accord pour dire que le chemin sera difficile pour l’UE compte tenu de l’avance prise par nos compétiteurs et les investissements que cela suppose. D’où la tentation de sortir de cette compétition vers le haut pour concevoir les choses autrement, en s’inspirant par exemple du concept de non-alignement appliqué naguère à l’ordre économique international. C’est ce qu’a recommandé Adrien Abecassis lors de la huitième édition du Forum de Paris sur la paix qui travaille sur une meilleure gouvernance mondiale des biens publics, et l’IA ne devrait-elle pas être avant tout un bien public et non une valeur commerciale ? Le chercheur en IA, Yoshua Bengio, vient d’ailleurs de lancer une organisation à but non lucratif, nommée LoiZéro, qui aura pour mandat de développer l’IA de façon éthique et sûre, loin des incitatifs commerciaux.
Et, pour emprunter cette autre voie, pourquoi ne pas se tourner vers l’Afrique pour une fois ?
Un exemple à méditer : l’IA frugale en Afrique
Il est intéressant de se pencher sur les tentatives africaines pour développer des outils d’IA adaptés à l’écosystème spécifique des pays africains. Elles sont marquées du sceau du pragmatisme et ne présentent pas d’ambitions démesurées, les moyens financiers disponibles étant bien moindre que ceux dont dispose le Nord Global. Par exemple, l’Afrique n’a pas attendu la généralisation des smartphones pour mettre en œuvre sa plateforme de paiement mobile M-Pesa.
La création de gros modèles d’IA demande une grande puissance de calcul, d’importantes capacités de stockage et des réseaux d’interconnexion performants. Très peu de pays africains disposent actuellement d’infrastructures de qualité pour rivaliser avec d’autres régions du monde. Face à cette situation, une approche alternative s’est imposée : l’IA frugale. En misant sur des réseaux de petites machines interconnectées, cette méthode réduit les coûts tout en limitant l’impact environnemental. Une innovation qui répond parfaitement aux contraintes du continent.
Le Kenya, par exemple, développe des zones de cloud alimentées par des énergies renouvelables. La start-up Amini AI, dirigée par Kate Kallot, construit des infrastructures souveraines en partenariat avec plusieurs gouvernements africains. Autre chantier : les langues vernaculaires. Les modèles de langage massif (LLM) se nourrissent de données linguistiques. En excluant les langues africaines, ces modèles conçus dans le Nord Global créent des biais qui les rendent totalement inadaptés aux problématiques locales. Inclure les langues locales dans les modèles d’IA utilisés en Afrique n’est pas qu’une question d’identité, c’est un enjeu stratégique. Une dynamique de (re)valorisation des langues africaines est en cours dans plusieurs pays. L’IA offre des moyens techniques et technologiques pour accélérer l’intégration de ces langues dans le quotidien des citoyens africains, encore un impact sociétal positif.
L’Europe pourrait s’inspirer de cette IA frugale et elle ne gagnera probablement en influence dans ce domaine si concurrentiel qu’en développant des partenariats avec des acteurs qui privilégient des écosystèmes locaux, des outils adaptés au terrain et des solutions qui pourront être customisées et redéployées par d’autres pays ayant des besoins similaires. Elle devra œuvrer pour une IA qui, loin de créer des dépendances en cascade et de générer des risques, permette d’accéder à des services utiles pour la vie quotidienne et le bien-être des citoyens.
Des premiers pas encourageants vers plus d’indépendance
Il est heureux de constater que cette prise de conscience progresse en Europe : en Allemagne, les autorités du Land de Schleswig-Holstein viennent d’abandonner un grand fournisseur transatlantique pour des solutions en licence libre. En France, le gouvernement a annoncé en janvier que les plateformes américaines de visioconférence les plus connues seraient à terme remplacées au sein des administrations par une solution nationale, Visio.
L’UE met aussi en avant des solutions : Digital Networks Act, open source, initiatives « Made in EU ». Le Parlement européen a même proposé récemment de « réorienter les marchés publics en faveur des fournisseurs européens dans les secteurs stratégiques comme le cloud, les télécoms ou les infrastructures critiques ». La fameuse « préférence européenne ».
Autrement dit, l’Europe a tout à gagner à miser sur un système ouvert qui autorise une certaine autonomie, une certaine maîtrise des outils et des infrastructures que l’on choisit d’utiliser. Et où l’on pourrait changer de fournisseur sans sacrifier la continuité de service.



La phrase
Le fait que l’UE annonce vouloir développer des outils, des méthodologies et des référentiels pour évaluer les capacités et la portée des modèles d’IA à usage général, et classifier les modèles présentant des risques systémiques.
n’a pas de verbe principal, et on ne voit pas ce qu’elle veut dire. Cela semble écrit trop vite.
Il n’y a pas que les modèles IA que l’Europe doit développer, nous sommes dépendants de Microsoft, WhatsApp, Visa, Mastercard, Apple, … il faudrait que les administrations, en commençant par l’européenne, utilise exclusivement des ‘outils’ européens. C’est bien ce qu’on comprend par préférence européenne. Et Sauvons l’Europe devrait aussi montrer l’exemple en utilisant des applications européennes pour partager les articles, plutôt que celles des prédateurs US qui pillent nos données.