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Le traité du Quirinal, un moment historique ?

A l’instar du Traité de l’Elysée qui avait scellé l’amitié franco-allemande en 1963, Emmanuel Macron vient de signer, dans un geste plus confidentiel, un Traité a dimension historique avec Mario Draghi qui devrait ouvrir une relation franco-italienne très particulière.

Le Quirinal, la plus élevée des sept collines de Rome, mais aussi le nom du Palais où réside le Président de la République italienne – qui a moins de pouvoir que le chancelier allemand – va donc probablement entrer dans l’Histoire des relations franco-italiennes alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à présider le Conseil de l’UE durant le premier semestre de l’année 2022. « En même temps », l’élection présidentielle sera un moment d’incertitude qui pèsera aussi sur l’Union européenne, en attendant qu’on sache, en juin, à quoi ressemblera le pouvoir en France et ce que sera sa feuille de route.

 

A la conquête du leadership européen

Contrairement à ses prédécesseurs, à l’exception de Valéry Giscard d’Estaing auquel on l’a souvent comparé, et François Hollande, Emmanuel Macron est un partisan convaincu de la poursuite de la construction européenne et il a saisi le moment dans lequel se trouve l’Union européenne : celui de l’après Merkel durant lequel plus aucun leader n’exerce une autorité reconnue par ses pairs.

Soucieux de laisser son empreinte, mais conscient d’une nécessaire modernisation, le Président Français avait mis à jour le Traité de l’Elysée en 2019 par le Traité d’Aix la Chapelle.

Soit les autres dirigeants sont trop eurosceptiques, voire europhobes pour revendiquer ce rôle, soit ils sont trop fragiles ou préoccupés par d’importantes responsabilités internes dans leurs Etats respectifs pour l’endosser.

Il n’a échappé a personne que le temps des grandes figures qui en impose est derrière nous, même si chacun a reconnu cette qualité à la chancelière allemande, Angela Merkel. Mais elle-même doit moins cette position à sa vision qu’à la position centrale de l’Allemagne qui, sous les années Schröder, est redevenue une grande puissance mondiale.

Emmanuel Macron aimerait jouer ce rôle et il a beaucoup fait pour y prétendre, mais il godille entre les courants politiques dans une Europe polarisée.

L’Europe s’est construite dans l’après-guerre sur le rejet du fascisme et stalinisme. Dès lors, le compromis historique entre démocratie-chrétienne et social-démocratie a dominé durant près d’un demi siècle jusqu’à ce que la montré du populisme de droite radicalise le débat dans plusieurs Etats-membres.

C’est d’ailleurs ce populisme de droite, la démagogie europhobe qui a provoqué la crise du Brexit et le départ de la Grande-Bretagne.

L’extrême droite, sous ses différents avatars pèse sur les débats et c’est bien en Italie, dès le milieu des années 90 que l’on a expérimenté cette percée lorsque l’Alliance nationale qui rassemblait le centre droite emmené par Silvio Berlusconi à la tête du parti Forza Italia, le courant séparatiste lombard de la Ligue lombarde d’Umberdo Bossi – l’ancêtre de la Lega de Salvini et le MSI, courant néo-fasciste de Gianfranco Fini.

Cette union des droites s’est reproduite plusieurs fois dans les urnes en Italie et dans le reste de l’Europe en termes de porosité idéologique.

 

Un traité utile ?

On dit souvent que l’Europe avance à petit pas, à la faveur de crises et que les coopérations renforcées, prévues d’ailleurs par les traités européens, permettent, par pragmatisme, de marquer des progrès à quelques uns que la règle de l’unanimité interdit.

La relation franco-italienne est très ancienne et elle ne s’explique pas par un cousinage latin ou une proximité transalpine.

Les deux pays ont toujours été très proches et le traité du Quirinal ne se justifie pas, comme celui de l’Elysée, avec la nécessité d’en finir avec des guerres incessantes qui avaient fait de l’Allemagne un ennemi héréditaire.

Il n’y a pas, dans la mentalité française, l’équivalent italien d’une germanophobie encore vivace de nos jours. On a vu comment l’amitié entre les deux pays avait été mise à mal sur la question migratoire – certes – avec la complicité de Matteo Salvini, mais il n’avait pas été l’unique responsable. D’ailleurs cette crise de 2019 avait retardé la signature du traité, annoncé dès 2017.

Sa signature en fin de mandat pour le chef de l’Etat sera évidemment un argument de campagne, mais il ne portera que pour les élections européennes de 2024 à condition que d’ici là, des réalisations concrètes et convaincantes aient été réalisées des deux côtés des Alpes.

Cela suppose une entente sur la question migratoire car l’Italie est toujours, pour des raisons géographiques évidentes en première ligne.

En effet, cette question qui excite les populistes, forts en France comme en Italie, est de nature à relativiser l’enthousiasme ou les envolées lyriques qu’on peut être tenté d’avoir en évoquant le patrimoine culturel et intellectuel partagé entre les deux pays – qui d’ailleurs est un formidable argument contre les xénophobes.

Le partenariat scientifique et culturel, l’engagement pour la jeunesse ou la coopération économique ne suffisent pas sans la question sociale. Le marché italien compte en termes de consommateurs, mais il est marqué aussi par l’économie informelle ce qui a des conséquences sur l’affirmation de l’Etat.

 

Assumer une Europe multipolaire

Jusqu’ici, le Traité de l’Elysée faisait figure de cas unique dans le domaine des relations bilatérales dans l’Union européenne. Depuis plusieurs années, d’autres cadres de coopérations internes se sont constitués, devenant autant de pôles de résistance ou d’influence qui rappellent que l’Europe est, si on l’avait oublié, multipolaire.

S’il y a un « moteur franco-allemand », il y a des freins qui peuvent être nordiques comme centre-orientaux. Ainsi, on connaît la réticence des pays nordiques – même quand ils ont des gouvernements sociaux-démocrates – à une politique d’intégration et de mutualisation plus forte. Leur argument est que cela minerait le modèle d’Etat providence avancé qu’ils défendent, alors que ce modèle que tout le monde leur envie, pourrait rayonner à l’échelle continentale moyennant des ajustements nécessaires.

On pense aussi, et surtout, aux freins venus du centre et de l’Est de l’Europe où, en particulier avec le groupe de Visegrád qui rassemble la Slovaquie, la Hongrie, la République tchèque et la Pologne.

De façons « transversale », on a vu comment les « frugaux » avaient rassemblé, contre le plan de relance post-covid, des gouvernement europhobes, sociaux-démocrates ou de centre droit. Par exemple, le gouvernement néerlandais de Mark Rutte, allié de LREM au sein de Renew, l’intransigeante Mette Fredriksen qui dirige le gouvernement social-démocrate danois et le chrétien-démocrate autrichien Sebastian Kurz…

Cette approche multipolaire et ce cadre bilatéral « préférentiel » ont du bon si chacun peut l’approprier si on veut bien sortir des élégances protocolaires ou des accolades de façade.

Au-delà des réunions communes entre gouvernements et assemblées parlementaires, chacun des partis disposant de groupes parlementaires ou non a aussi intérêt au développement de liens similaires.

Cela aide autant à la compréhension mutuelle qu’à la clarification des lignes politiques.

C’est déjà le cas avec plusieurs coopérations entre régions des deux pays.

Par exemple, la droite française s’est depuis longtemps « berlusconisée » dans sa porosition idéologique avec le populisme réactionnaire et la bollorisation des médias français rappelle quelque chose qui s’est produit de l’autre côté des Alpes.

Si Renzi, qui a « précédé » Emmanuel Macron s’est révélé très vite un « vieux » politique en affaiblissant le gouvernement auquel participait pourtant sa famille politique, cette dernière, le Parti démocrate – même sans l’apport du centre droit qui l’a fait mal voir de ce côte-ci – inspire par sa capacité à être la force principale de la gauche dans un pays où la radicalité et la diversité idéologique n’ont jamais disparu.

Pas plus qu’on ne peut faire l’Europe dans un seul pays, on ne la fera pas avancer sans l’équivalent de la tortue romaine, en réalité inventée par les Gaulois : avancer grouper face aux menaces. Mais cette tactique ne remplace pas la vision d’ampleur et le chemin pour y arriver.

L’Europe du Quirinal et de l’après Merkel doit toujours s’affirmer face au retrait américain, à l’affirmation russe et chinoise et aux évolutions turques dans un projet démocratique, social et environnemental qui n’exclut personne.

 

Pierre Kanuty

Ancien conseiller diplomatique du Premier secrétaire du Parti socialiste

Ancien Président d’Ile-de-France Europe

 

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Un engagement pro-européen et progressiste en faveur d'une Europe démocratique et écologique, espace commun de libertés et de protection sociale.

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3 Commentaires

  1. Je trouve cet article très fin, merci. Juste une petite remarque : vous écrivez que « Contrairement à ses prédécesseurs, à l’exception de Valéry Giscard d’Estaing auquel on l’a souvent comparé, et François Hollande, Emmanuel Macron est un partisan convaincu de la poursuite de la construction européenne ». Il faut y ajouter Nicolas Sarkozy. C’est lui qui sauve l’Europe de la crise des dettes publiques et il était très engagé dans l’Europe.

    1. Bonjour Monsieur LAFFINEUR.
      Monsieur SARKOZY devient président de la république le 16/07/2007, très admirateur du modèle Américain, il s’apprêtait à mettre en place le prêt hypothécaire rechargeable en France en voulant copier les USA.
      Heureusement, la crise des subprimes s’ est produite avant dont l’un des moteurs au USA est cette catégorie de prêts avec la falsification de documents (bulletin salaire, avis imposition, etc.), la titrisation des créances et une loi promulgué au niveau fédéral pour faciliter l’accession à la propriété d’une certaine catégorie de la population, par les agences de notation qui ont fait du n’importe quoi ?.
      Notre pays a moins été touché par les effets dévastateurs de cette crise parce que le taux d’endettement des ménages était l’un des plus faibles (le prêt rechargeable n’avait pas encore été développé), le taux d’épargne l’un des plus élevé.
      Dire que le président de l’époque sauve l’Europe est un peu gros, si la crise des subprimes s’était déclenchée 2 ou 3 ans plus tard, il aurait été l’un des responsables de cette crise en France.
      La BCE (Jean Claude TRICHET) et le FMI (Michel CAMDESSUS) ont tirés les leçons de la crise de 1929, ils ont su mettre en place des mesures adéquates évitant l’effondrement de l’économie mondiale.
      Quand a l’Européen convaincu, comme beaucoup d’autres, je n’en suis pas si convaincu que ça, c’est un comportement de façade ?
      La seule solution pour que l’Europe soit reconnu est de se battre pour un ETAT Européen, il s’est surtout battu comme d’autres pour maintenir un système ou les intérêts financiers de certains
      se fassent aux détriments de la construction de cet ETAT.

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