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Le kaléidoscope régional allemand ouvre le jeu pour la succession d’Angela Merkel

Alors que les sondages au niveau national suggèrent depuis des mois que la seule issue possible des élections législatives fédérales du 26 septembre prochain puisse être une coalition entre la CDU, donnée à plus de 30%, et des Verts proches des 20%, les élections régionales qui ont eu lieu ce dimanche 14 mars au Bade-Wurtemberg (11 millions d’habitants) et en Rhénanie-Palatinat (4 millions d’habitants) laissent entrevoir une possible redistribution des cartes.

Premier facteur commun à ces deux élections régionales qui sont le point de départ d’une « super année électorale 2021 » (Superwahljahr): la prime aux ministres-présidents sortants.

Au Bade-Wurtemberg, les Verts ont très largement profité de la personnalité rassurante de Winfried Kretschmann, 72 ans, défenseur de la « Heimat », bon catholique pratiquant au langage teinté nettement par l’accent souabe. Elu ministre-président en 2011 en profitant alors de l’effet Fukushima, Winfried Kretschmann permet aux Verts de gagner 8% des votes en 10 ans pour atteindre désormais plus de 32% dans une région structurellement conservatrice qui a été un bastion de la CDU pendant soixante ans. Les Verts ont réussi cet exploit en mordant sociologiquement sur l’électorat conservateur grâce à une programmatique très pragmatique et lissée, très conciliante notamment avec l’industrie automobile très fortement implantée au Bade-Wurttemberg (Daimler, Porsche). M. Kretschmann est allé jusqu’à proposer des primes d’achat pour des véhicules thermiques pour faire face aux contrecoups de l’épidémie de COVID-19. La presse allemande évoquait d’ailleurs une « merkilisation » des Verts du Bade-Wurtemberg.

En Rhénanie-Palatinat, sur les anciennes terres de Helmut Kohl, la ministre-présidente du SPD, Malu Dreyer, en fonction depuis 2013, est reconduite avec un score stable à plus de 35%. Elle réussit une remontada spectaculaire dans la mesure où la CDU la devançait dans les sondages il y a encore un mois. L’omniprésence médiatique de la ministre-présidente dans la gestion de la crise de la pandémie a certainement été un facteur déterminant pour ce succès régional du SPD qui obtient là un score équivalent au double de ce que les sondages lui accordent au niveau national.

Autre trait commun aux deux élections : la débâcle de la CDU, dont les scores (23,6% au Bade-Wurtemberg et 26,8% en Rhénanie-Palatinat) représentent les plus bas de l’après-guerre pour les deux régions. Paradoxalement, la dégringolade de la CDU est amortie par l’ampleur du vote par correspondance. En effet, près de 65% des votes ont été effectués par correspondance en Rhénanie-Palatinat et 50% au Bade-Wurtemberg. Ces votes par correspondance ayant été effectués pour la plupart vers la fin février, les scandales très récents qui ont révélé que des députés fédéraux de la CDU/CSU ont perçu de grasses commissions sur des contrats de ventes de masques et que d’autres auraient été à la solde de l’Azerbaïdjan n’ont pas été pleinement répercutés dans ces élections.

La baisse de la participation de près de 5% (de 70% à environ 65%) ne profite pas à l’extrême-droite de l’AfD qui perd 5 points au Bade-Wurtemberg et 3,0% en Rhénanie-Palatinat. La thématique migratoire n’est en effet plus au premier plan de l’actualité politique allemande.

En Rhénanie-Palatinat, le résultat des courses est clair : la coalition dite « feux tricolore de signalisation » (Ampelkoalition) conduite par le SPD avec les libéraux du FDP et les Verts sera reconduite. Les Verts devraient pouvoir jouer un rôle un peu plus significatif dans cette coalition du fait de leur gain de 3% alors que les libéraux stagnent.

Au Bade-Wurtemberg par contre, le suspense pourrait être entretenu ces prochains jours sur la question de savoir si M. Kretschmann choisit de reconduire la coalition avec la CDU ou s’il préfère tenter lui aussi l’expérience d’une coalition à trois partis avec le SPD et les libéraux.

En tout état de cause, ces élections régionales ont montré qu’un tête-à-tête CDU/Verts après les élections fédérales de septembre n’a rien d’irrémédiable. Des majorités parlementaires peuvent être construites sans la CDU/CSU. Celle-ci risque de se trouver engagée dans une spirale négative. Le président du parti fraîchement élu, Achim Laschet, par ailleurs ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, rate son premier test (le quotidien berlinois de gauche « taz » parle de premier test négatif) et pourrait se voir écarter comme candidat à la chancellerie par le tonitruant ministre-président bavarois Markus Söder.

Dans les deux cas de figure – la perspective d’une coalition feu tricolore ou celle d’une course en tête de Markus Söder – , le positionnement de l’Allemagne en matière de politique européenne sera sujet à interrogation. En cas de retour du FDP dans une coalition gouvernementale, celui-ci mettra-t-il le holà sur ces positions très « euroréalistes » pour ne pas dire pas dire « eurosceptiques » de ces dernières années ? La semaine dernière encore, ses dirigeants se gargarisaient en effet d’une rapport critique de la Cour des Comptes allemande sur le plan de relance européen. Cette ligne paraît en tout cas peu compatible ni avec la ligne défendue par Olaf Scholz, le candidat à la chancellerie du SPD qui en tant que ministre des finances du SPD a aussi été l’un des artisans de ce plan de relance, ni avec celle des Verts allemands traditionnellement très europhiles. De la même façon, Markus Söder n’hésite jamais à mener la charge contre les « bureaucrates bruxellois », que ce soit en matière de politique migratoire ou de politique des vaccins, et a longtemps cultivé sa proximité avec Viktor Orban ou le chancelier autrichien Sebastian Kurz.

Beaucoup d’incertitudes aux niveaux allemand et européen accompagnent donc la réponse à la question de savoir qui succédera à Angela Merkel dans six mois déjà.

Matthieu Hornung

Matthieu est co-animateur de Sauvons l'Europe en Belgique et administrateur au Comité Européen des Régions

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