La Chine, un tigre de papys

Une épuration a eu lieu cette année au plus haut niveau du Parti communiste chinois, consolidant une évolution du régime vers un pouvoir personnel de Xi Jinping.

Le PCC trouvait une relative stabilité gouvernementale dans un style de direction collective où cohabitaient deux factions, celle rassemblant les oligarques des élites économiques de Shangaï et des princes rouges héritiers d’une part, et une représentation de la technocratie dite de la jeunesse communiste d’autre part. Elle reposait sur une répartition des postes et une rotation implicite du secrétariat général. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping a érodé ce système puis anémié les deux factions au profit de fidèles, sous prétexte de lutte anticorruption.

Institutionnellement, ceci s’est traduit par la fin de la désignation d’un « prince héritier » qui conférait une prévisibilité au régime, le changement du mode de nomination des membres du Politburo qui ne relève plus d’une forme d’élection mais d’entretiens individuels avec le Secrétariat général et la fin de la limitation du Secrétaire général à deux mandats. Symboliquement, en octobre 2022, Xi Jinping a fait escorter hors de la salle du XXème congrès son prédécesseur Hu Jintao, qui n’a pas pu participer au vote.

En janvier, cette dynamique d’épuration a pris une dimension nouvelle. La commission militaire centrale est passée depuis sa composition issue du plenum de 2022 de sept membres à… deux, Xi Jinping lui-même et le commissaire politique en chef de l’armée. Elle ne contient plus aucun militaire de métier. Cette évolution, intervenue au rythme d’une purge par an, culmine donc avec l’arrestation de Zhang Youxia. Elle présente deux caractéristiques particulières. D’abord, Zhang Youxia est un fidèle personnel de Xi qui l’a imposé en 2022 en dépit des règles officielles de limites d’âge. Ensuite le motif officiel donné pour sa chute n’est pas la corruption, mais l’opposition active à la politique de Xi et la remise en cause de son autorité. Concrètement, Zhang semble avoir en 2025 affirmé dans la doctrine militaire officielle un objectif de préparation de l’armée à l’invasion de Taïwan pour 2035, alors que Xi demandait que ce stade soit atteint dans un an, en 2027.

Il est difficile de dire si le pouvoir de Xi Jinping se consolide, ou si en frappant ses propres partisans il s’expose à une dynamique thermidorienne. Les instances du parti et les gouverneurs de province semblent pour l’heure faire preuve de prudence dans leur expression. Mais une logique stalinienne s’est clairement enclenchée. Concrètement, les trois quarts des officiers de haut rang ont été purgés ces dernières années et l’injonction d’obéissance prévaut désormais sur l’expertise de terrain.

Or l’établissement de cette tyrannie se déploie sur un pays soumis à des déséquilibres de plus en plus importants.

D’un point de vue économique, la Chine s’engage dans une grave crise du crédit. Dans le secteur immobilier, 40% des entreprises chinoises ne sont plus capables de faire face non seulement au remboursement de leur dette, mais même au simple paiement des intérêts. C’est également le cas de 15% des entreprises de service et même de 10% des entreprises industrielles. Une telle situation n’est possible que compte tenu d’une politique de soutien public forte à travers les subventions, les entreprises d’Etat puissantes (40% du PIB) et un secteur bancaire aux ordres dans une optique de maintien artificiel de la croissance. Cette politique se paie par une mobilisation de l’épargne des ménages en partie vers des projets de constructions immobilières, des infrastructures ou des installations industrielles dénués de sens et surdimensionnés, et par une crise profonde des finances publiques des provinces à travers des véhicules hors bilan. Elle conduit à relativiser pour partie les chiffres de la croissance chinoise, quand bien même on accepte son niveau officiel.

Une autre manière de considérer le même problème est la puissance exportatrice de la Chine. Son excédent commercial de 1 200 milliards de dollars en 2025, en progression malgré une guerre des tarifs douaniers, traduit évidemment la puissance industrielle phénoménale de ce pays. Mais elle est également le signe que la Chine est structurellement incapable de consommer sa production, et de plus en plus. En d’autres termes, le développement industriel chinois ne se concrétise plus par une augmentation du niveau de vie des habitants.

Si la Chine a réussi l’exploit de s’arracher à la grande pauvreté de masse, elle peine à passer la limite faisant d’elle un véritable pays riche, avec une population financièrement aisée et une économie ayant uniformément atteint la frontière technologique. Son PIB par habitant reste trois fois inférieur à la France. Or elle devient vieille avant d’être devenue riche. La population a commencé à décroître en 2022 et le nombre de personnes de plus de 60 ans augmente plus vite que les naissances. Ceci aura des impacts profonds sur l’évolution de la productivité et les coûts sociaux à venir.

La Chine se trouve donc dans une position extrêmement dangereuse : elle a atteint l’acmé d’une forme de mobilisation publique de l’économie qui ne pourra que se réduire avec le vieillissement de la population et la crise de désendettement qui se profile, au moment où son gouvernement devient unipersonnel et sans frein. En pratique ceci ouvre une fenêtre temporelle réduite pour une confrontation militaire massive autour de Taïwan, ou – on l’oublie souvent – autour de la Sibérie qui est également revendiquée mezzo voce par Xi Jinping et où la Chine, à la faveur de la guerre en Ukraine, achète des étendues de terre importantes et implante des centres de population chinoise. C’est dans ce contexte que doit se comprendre l’affrontement interne à la commission militaire centrale sur la date de planification d’une invasion possible de Taïwan. La Chine est en train d’essayer de construire la première marine au monde, mais ne pourra pas forcément maintenir cet effort dans le temps.

Quels choix s’ouvrent à l’Europe ? Nous sommes à la fois confrontés à une menace russe directe, à un chantage américain sur nos règles et nos structures politiques, et à une dépendance industrielle vis-à-vis de la Chine. Il semble illusoire d’escompter faire face de manière équivalente sur trois fronts. Le premier ministre canadien Mark Carney nous invite à une politique de diversification par cercles : au centre les partenariats essentiels avec les puissances moyennes dont nous partageons les valeurs, ensuite des relations stables avec un ensemble de pays neutres, enfin en périphérie des échanges avec des rivaux qui ne nous mettent pas en situation de dépendance.

Au regard de la Chine, l’urgence est une à diversification des sources d’approvisionnement industrielles, vers l’Inde sans doute mais également l’Amérique du Sud et une protection de certaines de nos industries essentielles. Ce dérisquage de notre relation à la Chine ne doit cependant se faire qu’avec mesure. D’une part, elle restera un contrepoids potentiel aux menaces de l’administration Trump, d’autre part il semble dangereux de prendre le risque de précipiter une crise économique en Chine qui a toutes les chances de trouver une dérivation dans une aventure militaire. Il faut au contraire espérer un atterrissage lent vers une situation à la japonaise, l’appareil industriel chinois constituant encore une fondation solide pour une gestion socialement maîtrisée de la baisse de la croissance à venir.

Arthur Colin
Arthur Colin
Président de Sauvons l'Europe

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8 Commentaires

  1. Bravo Arthur! Encore une fois, vous réussissez la synthèse de tous les poncifs, cette fois catastrophico-sinophobes, en vigueur dans la presse mondiale. Comme l’armée russe en Ukraine s’effondre depuis 2022 au point de menacer Kiev, Odessa, voire l’UE tout entière, la Chine s’effondre depuis 40 ans au point que l’UE n’a plus d’industrie digne de ce nom, l’automobile et l’aéronautique étant deux exemples tragiques récents. L’hôpital se moque de la charité… « la Chine est incapable de consommer sa production » heu oui, mais elle exporte le reste ! Son excédent commercial vis à vis de pratiquement tous les pays du monde explose… « En d’autres termes, le développement industriel chinois ne se concrétise plus par une augmentation du niveau de vie des habitants » heu, en d’autres termes encore, les habitants ont tellement augmenté de niveau de vie qu’ils saturent, un peu comme les Européens d’ailleurs! Consommer plus, encore plus, toujours plus, on finit par s’en lasser. Est-ce la recette du bonheur? On voit bien que non: jamais l’UE n’a autant consommé, rarement a-t-elle été collectivement plus pessimiste et défaitiste… Bref merci pour cet exposé qui me rassure aussi bien sur l’avenir de la Chine que sur celui de la presse occidentale, un peu moins sur l’Europe malheureusement, qui va continuer de s’effondrer dans le vieillissement, l’impérialisme et la corruption en diagnostiquant ses propres maladies sur le patient chinois.

    • Comment des consommateurs chinois peuvent-ils avoir tellement augmenté leur niveau de vie qu’ils saturent, alors que leur richesse moyenne théorique est trois fois inférieure à celle des européens et que leur épargne est concentrée vers les retraites ? Vous confondez la puissance industrielle de l’usine du monde et le confort matériel d’un milliard de personnes. Les deux ne sont pas forcément synonymes.

  2. Merci à Triton d’avoir exprimé ce que j’ai immédiatement ressenti en lisant cet article. On est vraiment dans le prechi precha otanien, la « menace russe  » alors que la Russie c’est nous qui la menaçons, on serait presque tenté de dire depuis toujours, mais en tous cas depuis 1990, avec ferveur, alors que tout ce qu’elle demande, après avoir voulu se rapprocher de nous, rentrer dans l’UE, dans l’Otan, initier des traités de désarmement, c’est qu’on lui foute la paix, qu’on arrête de multiplier, de financer, d’organiser avec force CIA, MI6, Mossad des soi disant révolutions dites de couleurs dans ses pays limitrophes, d’inonder ses frontières d’armements et de vecteurs nucléaire, de saboter son économie par des sanctions iniques dont, c’est amusant, on n’a pas vu l’ombre d’une trace dans l’U.E tandis qu’Israel s’adonne joyeusement et sans vergogne à un génocide à ciel ouvert en Palestine où on va jusqu’à tirer sur des enfants affamés qui tendent leurs gamelles. UE où l’on n’a jamais non plus pensé à saisir les avoirs américains quand ceux ci bombardaient Sarajevo, envahissaient l’Irak, la Lybie, la Syrie avec l’appui des coupeurs de têtes de Al Quaida. Bref dans le fameux « jardin » entouré de jungle dictatoriale et sauvage, comme une odeur de moisi qui se confirme. Mais chut, il ne faudrait surtout pas en parler, ceux qui osent le faire pourraient bien être frappé de sanctions, un des derniers avatars orwellien que l’UE nous a pondu, sanctions extra judiciaires pour tous ceux qui voudraient un peu trop défendre la cause de la Palestine, (hou les vilains antisémites !) ou ceux qui tenteraient de vouloir nous expliquer que ce conflit en Ukraine, il a commencé en 2014, et c’est le gouvernement de Kiev qui le premier a semé le chaos dans ce pays, en faisant couler le sang de ses propres citoyens qui légitimement protestaient contre un coup d’état qui faisait de l’Ukraine une colonie américaine , un couteau bien aiguisé planté dans les côtes de la Russie, et un état raciste, fascisant et terroriste qui a stigmatisé par son hystérique russophobie une grande partie de sa population. Le projet d’effondrement de la Russie ayant lamentablement échoué, que reste t il de l’Ukraine maintenant ? Un gouffre ! Où l’UE persiste à jeter des milliards qui ne serviront qu’à faire plus de morts et de destructions et à définitivement plomber notre économie , en dépit de tout bon sens, et dont les populations stupéfiées par tant d’avanies se tournent , tristement résignées, vers l’extrême droite dont l’UE aura vraiment ouvert les boulevards par son incompétence, farcies d’idéologie globaliste, de servitude aux grand argentiers du capital, et aussi par sa magnanimité envers des acteurs majeurs de la finance internationale comme le prodigieux Epstein dont les pestilences se répandent au grand jour, nous éclaboussent de honte, et font bien marrer nos amis tyrans russes et chinois. Dans 15 ans qui s ‘en sortira le mieux ? La Chine ou l’Europe ? Une certaine évidence s’impose. Mais il reste une solution pour sauver le global west, peu ou prou le club des plus grand colonisateurs de l’histoire, qui ont bâtis leur dominance sur le pillage et le massacre de leurs voisins « arriérés et primitifs  », et cette solution c’est d’appuyer sur le bouton rouge et de déclencher une guerre nucléaire. C’est ce à quoi hésite fortement les américains en ce moment même, massant leurs forces autour de l’Iran. Irons nous jusque là pour préserver notre hégémonie? Verra t on un jour dans « Sauvons l’Europe » que finalement une bonne petite frappe tactique sur l’Iran ou la Chine, ces méphitiques dictatures, ne saurait nuire et pourrait remettre en place correctement « l’ordre international » qui n’a servi que nos intérêts et dont on bafoue actuellement tous les principes car d’autres nations, souveraines, non soumises au la banque mondiale, au FMI, à l’OMS, à la City, à Wall Street osent soudain relever la tête et prétendre même, horreur suprême, qu’ils pourraient bien parvenir à se passer du dollar, notre seul dieu, à qui Van Der Leyen fait régulièrement ses offrandes.

    • Bonsoir Arthur.

      robump21 nous ressert toujours la même sauce, j’ai immédiatement arrêté de lire ce qu’il a écrit car il ne cesse de se répéter sur des bases bien sûr infondées, il se fait plaisir ?

      • Robump21 est une machine à diffuser un discours pro poutine. C’est désespérant de trouver un tel message sur ce site.
        Tenons bon….

        • Certes, mais, d’un autre côté, la tolérance ainsi pratiquée sur notre site prouve qu’il est dans l’ADN de ce dernier de ne pas verser dans la censure. Au surplus, les énormités proférées par Robump 21 (un virtuose de la désinformation, au vu de ses commentaires successifs sur le présent site) et Triton sont suffisamment flagrantes pour permettre au lecteur d’apprécier à quel point ils s’ « auto-piègent ». Nous ne sommes plus dans l’entre deux guerres des années 30… mais, en approfondissant quelque peu la réflexion sur les messages ainsi délivrés par ces deux complices, on comprend que Doriot et Déat ont encore des héritiers de nos jours.

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