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La BCE gesticule

Après des mois d’observation de la situation, la BCE vient finalement d’annoncer une hausse de ses taux de 75 points de base pour contrer l’inflation en cours, soit la plus importante depuis 20 ans. Mais quelle est sa stratégie ?

L’inflation, en un mot, c’est la hausse des prix. Mais celle-ci peut intervenir pour différentes raisons et appeler différents remèdes. On peut distinguer trois sources d’inflation : l’utilisation de la planche à billet par le gouvernement, l’inflation importée où une hausse de prix sur certains produits se diffuse dans l’économie, et l’inflation endogène dans laquelle chaque secteur de l’économie répercute en boucle les hausses des autres secteurs.

Passons rapidement sur la planche à billets. Certains économistes ont craint que le quantitative easing (QE) mis en place par la BCE n’amène à brève échéance à une inflation à deux ou trois chiffres. Ceci ne s’est pas matérialisé en presque dix années, contrairement à ce que vit aujourd’hui l’économie turque avec une inflation à 80%. De même, le Royaume-Uni connait une inflation relativement forte dans les pays comparables, alors que la Banque d’Angleterre a mis fin à sa politique de QE en février. Sans prétendre trancher le débat théorique des risques associés à la politique de QE, ceux-ci ne se sont pas manifestés tels que prédits par ses opposants et sa contribution à l’inflation actuelle est probablement faible (marginalement via l’immobilier ?).

L’inflation importée est une réaction au changement de prix de produits ou services achetés à l’extérieur. Les entreprises qui consomment ces produits doivent à leur tour augmenter leurs propres prix, et ainsi de suite. On pense ici évidemment au prix de l’énergie avec la rupture d’approvisionnement du gaz russe. Il faut y ajouter la désorganisation des transports mondiaux dans une économie du « juste-à-temps » à l’issue du Covid. Or toutes les entreprises ont besoin d’énergie et de transport, donc tous les prix augmentent.

On combat l’inflation importée… d’abord en la laissant s’éteindre. Une fois que les prix mondiaux de l’énergie et du transport ont atteint leur nouveau niveau, et il n’y a pas de raison qu’ils montent jusqu’au ciel de manière durable, les prix cessent d’augmenter. Les entreprises et les consommateurs se sont adaptés, un nouvel équilibre des prix s’est formé, plus élevé mais à nouveau stable. On peut également essayer d’agir sur les prix en ciblant la cause matérielle par l’ouverture de nouvelles sources d’approvisionnement d’énergie et le développement de nouvelles capacités de transport. Enfin, il est possible de lisser la vague avec des dispositifs de soutien aux consommateurs (blocage temporaire des prix, taxes exceptionnelles sur les profits… ).

L’inflation endogène est le véritable danger qui déstabilise les économies. On entre dans un cercle vicieux où les prix d’une branche de l’économie augmentent, forçant les autres à s’ajuster, les salariés demandent à leur tour une hausse des salaires pour préserver leur pouvoir d’achat et ainsi de suite. Cette inflation endogène peut naturellement être déclenchée par de l’inflation importée avant de prendre sa dynamique propre.

On combat l’inflation endogène en déclenchant une récession économique. Monétairement, la banque centrale augmente les taux pour raréfier l’investissement, budgétairement le gouvernement réduit le soutien à l’économie voire augmente les impôts. On veille également à couper les chaînes de transmission automatiques telles que l’indexation des salaires sur les prix. L’augmentation de la concurrence peut aussi avoir un effet modérateur sur la fixation des prix et des salaires. Enfin, on veille à donner une référence d’atterrissage aux acteurs économiques en définissant une cible d’inflation claire.

Les USA connaissent une situation mêlée, avec une combinaison d’inflation importée et endogène. Le chômage était très bas et le plan de relance de Biden a opéré un fort soutien aux ménages et à la consommation qui a amené un début de surchauffe de l’économie. Et l’Europe ?

Revenons à la BCE et sa hausse des taux. Celle-ci a fait l’objet le 8 septembre d‘une conférence de presse assez lunaire de Christine Lagarde, sa présidente. L’analyse présentée est claire : il s’agit essentiellement d’inflation importée.

  • L’inflation prévisible est de 8,1 % en 2022, 5,5 % en 2023 et 2,3 % en 2024
  • Elle vient pratiquement de l’augmentation des prix de l’énergie et de la nourriture : l’inflation hors produits alimentaires et énergie serait de 3,9 % en 2022, 3,4 % en 2023 et 2,3 % en 2024
  • Les salaires n’augmentent pas (ce qui signifie que le pouvoir d’achat baisse)
  • L’activité économique va diminuer et le chômage réaugmenter, la croissance économique prévue est de 3,1 % en 2022, 0,9 % en 2023 et 1,9 % en 2024
  • Les acteurs économiques prévoient que l’inflation va redescendre et ne se préparent pas à augmenter leurs prix

En pratique, ceci devrait conduire la BCE à ne pas augmenter ses taux puisque la politique monétaire est relativement impuissante à contrer une hausse du prix de l’énergie et que les salaires ne montrent pas de signe d’emballement. Et c’est précisément l’inverse qu’elle met en place : une forte hausse des taux, accompagnée par l’annonces de nouvelles hausses à suivre avec un débat sur ce sujet à chaque conseil de la BCE. Que se passe-t-il ?

Soit la BCE est très divisée sur l’analyse et la manière de réagir, et malgré des protestations de consensus Christine Lagarde se trouve obligée d’annoncer une décision qu’elle réprouve. En s’appuyant sur les éléments d’analyse des services de la BCE, elle tenterait alors d’exporter le débat pour renforcer sa main lors des prochaines réunions du conseil.

Soit la BCE, toute indépendante qu’elle est, subit une très forte pression de l’opinion publique et de la sphère politique pour « faire quelque chose », en particulier dans des pays qui connaissent une inflation de 10% et qui se sont fortement opposés au QE par crainte de l’inflation. Cette seconde hypothèse est à prendre au sérieux, car le contrat moral de l’Euro était « pas d’inflation » et que la poussée de fièvre actuelle peut se traduire par une crise politique importante.

Les deux possibilités ne sont pas exclusives. On note en revanche que la BCE cherche à établir un narratif cohérent de retour à la normalité pendant qu’elle agite son sabre de bois. Prenons garde tout de même à ce que le maniement ne soit pas trop vigoureux et que l’économie européenne ne le prenne pas sur le pied.

Arthur

Arthur est vice-président de Sauvons l'Europe, rédacteur en chef du site

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8 Commentaires

  1. 1- la France n’importe pas que du gaz russe et est devenue extrêmement dépendante de ses importations
    2- la BCE vient de refuser toute aide à nos entreprises distributrices d’électricité ou gaz qui manquent de liquidités alors qu’elle réaffirme son soutien au secteur bancaire
    Son conseil est de remédier par la fiscalité
    Cela génère évidemment des faillites en cascade et un arrêt de l’économie
    Sans compter les ménages qui voient leurs factures de gaz et d’électricité exploser.
    Le QE prend ouvertement ici tout son sens , il est réservé aux banques .

  2. Mon cher Arthur
    Je n’ai généralement aucun mal à vous comprendre quand vous parlez de l’Europe, mais j’aimerais savoir ce que sont la BoE (?) et le QE. L’économie et le jargon habituel me sont malgré tout familier, mais les journalistes et commentateurs devraient s’habituer tous à expliciter chacun des sigles qu’ils utilisent dès la première apparition dans leur texte, de façon à ce que chacun, initié ou non puisse comprendre parfaitement le propos dans son intégralité.
    Merci pour les lecteurs intéressés

  3. Cher Arthur, « l’objectif du Système européen de banques centrales est de maintenir la stabilité des prix ». Il ne peut « apporter son soutien aux politiques économiques générales de l’UE (lire croissance, emploi) que « sans préjudice de cet objectif » (art.127 TFUE). Voilà pourquoi chaque déclaration de Mme Lagarde est truffée de références – parfois assez artificielles – à cette mission. Surtout lorsque l’écart entre le taux d’objectif (2%) et le taux réel (9%) est aussi élevé. Le QE a permis aux banques de disposer d’abondantes liquidités pour maintenir l’activité économique – mais les ont-elles vraiment « transformées » au profit du secteur productif ?

    1. Bonjour Jean-Guy !
      Tout à fait, et les différends rounds de QE se sont toujours faits avec la référence rituelle à l’objectif de stabilité des prix. Sachant que l’intégrité de l’Eurozone est un objectif de rang supérieur. Mais le QE (qui est arrêté et en voie de réversion un peu souple) n’est pas ici en cause. Il s’agit aujourd’hui d’augmenter les taux pour provoquer une récession, alors que l’efficacité sur l’inflation n’est pas vraiment garantie…

  4. Merci pour cet exposé clair, informatif, il me semble que l’on aille vers la récession, tout dépendra de l’attitude des peuples, de l’UE entre autres?

  5. Augmenter les taux d’intérêt de 0.75% quand on a les taux les plus bas du monde pour les grandes économies, hors Japon, ne me semble pas scandaleux. L’inflation importée est inévitable quand on 1€= 1$. Il faut sortir de l’ère de l’argent gratuit.

  6. Bonjour.

    La BCE gesticule mais est’elle aussi bien armé qu’avant ?

    Elle a pratiqué une politique de taux bas qui a permis aux états de s’endetter dont la France pour faire face à la crise provoqué par le COVID, maintenant, si elle hausse fortement les taux par rapport à l’inflation, elle va alourdir les intérêts de la dette de chaque état, les états pourront’ils tous payés ?
    Vont’ils s’endetter pour payer les intérêts de la dette ?
    Si elle ne fait rien, les capitaux pour l’investissement vont se déplacer vers les pays où ils seront mieux rémunérer, ai-je tort dans mon raisonnement ?
    N’y a t’il pas un sérieux risque de crise financière dont le détonateur sera l’importance croissante des dettes souveraines ?

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