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Julia Cagé et Benoît Huet : les médias ne sont pas des entreprises comme les autres

Julia Cagé et Benoît Huet publient « L’information est un bien public » et nous expliquent à quel point les médias sont en danger dans leur rôle classique d’animation du débat public. Comment remédier à ce dépérissement ?

On observe en France un rétrécissement de la liberté éditoriale des médias d’opinion. Que se passe-t-il ?

Les médias d’opinion font face un paradoxe. D’un côté la liberté d’expression, n’a jamais été aussi protégée par les tribunaux, et ce notamment sous l’influence bénéfique de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). Les professionnels de l’information disposent dès lors théoriquement d’une grande liberté pour publier des enquêtes ou des éditoriaux ambitieux.

De l’autre côté, ces mêmes professionnels voient leur champ d’expression se rétrécir sous l’effet de la réduction de la taille des rédactions et des budgets alloués à l’investigation. Les médias français, qui ont été affaiblis par la baisse des revenus publicitaires au profit des plateformes numériques, demandent aux journalistes de produire plus, et plus vite, ce qui favorise les « copiés-collés ». Environ 64% des contenus publiés par des journalistes sont ainsi des reprises pures et simples de contenus antérieurs, comme l’ont montré les travaux de Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud (« L’information à tout prix », 2017).

Surtout, la liberté éditoriale est mise à mal par la prise de contrôle de la quasi-totalité des médias nationaux privés (journaux, radios, et chaînes de télévisions), par une poignée d’industriels. Ces nouveaux propriétaires ne viennent pas du secteur des médias, et ne considèrent pas l’indépendance éditoriale comme une priorité, se focalisant plutôt sur la croissance de l’audience et sa « monétisation ».

Heureusement le tableau n’est pas totalement noir, et de nombreux médias indépendants de qualité ont émergé ces dernières années, à la fois sur des supports numériques (Arrêt sur Images, Disclose, Reporterre, Blast, Splann, Epsiloon, etc.) et des supports papiers (Zadig, Le 1, Society, etc.). C’est un vent de renouveau, qui ne touche pas encore suffisamment le grand public, mais qu’il est essentiel de soutenir pour continuer de bénéficier d’opinions plurielles et éclairées.

S’agit-il d’un problème spécifiquement français, ou ce dépérissement est-il constaté ailleurs en Europe ?

Les mêmes causes, à savoir la baisse des revenus publicitaires, produisent les mêmes effets (réduction des coûts et concentration accrue) dans l’ensemble de l’Europe. L’Italie ou le Royaume Uni se trouvent ainsi par exemple dans une situation similaire celle de la France, notamment dans le secteur audiovisuel.

Comment faire face ? Pouvons-nous monter des digues, imposer d’autres modèles ?

C’est précisément le point de départ de notre livre « L’information est un bien public ». Nous sommes persuadés que la situation actuelle n’a rien d’inéluctable, et que des solutions législatives relativement simples permettraient de préserver l’indépendance des rédactions, sans remettre en cause l’équilibre économique des médias.

Pour construire ces solutions, nous avons procédé à un examen minutieux des mécanismes existants, à la fois dans la loi, et dans la pratique des rédactions, et nous proposons de généraliser une série de règles en en faisant une condition de l’attribution des aides à la presse, et de l’attribution des fréquences audiovisuelles (radio et télévision).

Nous proposons par exemple de généraliser une règle très simple qui existe à Libération, aux Echos, ou encore à La Croix et qui consiste à donner aux journalistes un droit de veto sur la désignation du directeur de la rédaction.

Nous proposons également – en nous inspirant du Monde – de donner à la rédaction un « droit d’agrément » en cas de changement de contrôle du média. Cela signifie concrètement que si un média change de mains, la rédaction a le pouvoir de proposer un acquéreur alternatif, qui devra payer le prix de marché, mais qui aura été choisi avec l’accord des journalistes

Sans faire la liste de toutes nos propositions, nous pouvons en citer une troisième qui consiste à imposer une moitié de membres de la rédaction dans les conseils d’administration des journaux. Plusieurs journaux français intègrent déjà quelques journalistes au sein de leurs conseils d’administration, mais nous proposons de généraliser et d’accentuer ce mécanisme, en s’inspirant des principes de la cogestion qui sont très présents dans certains pays d’Europe du Nord.

Parmi vos propositions, lesquelles pourraient être portées au niveau européen pour les sanctuariser et les étendre à nos pays amis ? Transparence et concentrations ?

La question des médias est traditionnellement traitée au niveau national par les Etats Membres de l’Union Européenne, et il n’existe par exemple pas de règles européennes spécifiques en matière de concentration des médias. Quelques sujets ont toutefois réussi à émerger récemment comme la directive sur les médias audiovisuels (directive SMA de 2018), ou encore la législation sur le droit voisin des éditeurs de presse (directive sur le droit d’auteur de 2019).

Comme vous le suggérez, un sujet qui pourrait être porté au niveau européen est la transparence sur la détention des médias. Si vous allez aujourd’hui sur le site d’un média, vous aurez bien du mal à y trouver une information claire sur l’identité de son propriétaire. Si vous avez de bons yeux et de la persévérance, vous trouverez probablement les mentions légales. Mais l’identité du propriétaire n’y sera bien souvent même pas mentionnée ou alors elle apparaitra sous le nom d’une société holding dont le nom ne vous dira probablement pas grand-chose (par exemple « Artemis » pour le Point, ou « News Participations » pour l’Express).

Les médias ne sont pourtant pas des entreprises comme les autres car ils jouent un rôle essentiel dans la démocratie et il paraît normal que les citoyens puissent facilement savoir à qui ils appartiennent. C’est à notre sens une condition essentielle pour établir un lien de confiance entre les citoyens et les médias qu’ils consultent.

Nous proposons en conséquence que les médias publient le nom de toutes les personnes qui détiennent plus de 5% de leur capital, et si ces actionnaires sont des sociétés, qu’ils publient également le nom du bénéficiaire effectif de ces sociétés, c’est-à-dire le nom de la personne physique qui contrôle la société, ainsi que tous ses liens d’intérêts.

Julia Cagé et Benoît Huet

Normalienne, titulaire d’un doctorat de l’université de Harvard, Julia Cagé est professeure d’économie à Sciences Po Paris. Elle est l’auteure de Sauver les médias (La République des idées/Seuil, 2015), Le Prix de la démocratie (Fayard, 2018) qui a reçu le prix Pétrarque de l’essai Le Monde/France Culture, et de Libres et égaux en voix (Fayard, 2020).

Avocat au barreau de Paris, Benoît Huet a cofondé le cabinet Avrillon-Huet où il intervient en matière de droit des sociétés et de droit des médias, notamment aux côtés de journaux, de radios, de télévisions et de plateformes numériques. Il enseigne ces matières à l’Essec et publie régulièrement des articles sur la gouvernance des médias et la liberté d’expression.

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2 Commentaires

  1. Il y a beaucoup de dogmatisme (un rituel incontournable, aujourd’hui) dans le postulat auquel semblent adhérer les 2 auteurs de ce livre « L’information est un bien public ».

    D’abord la notion de « bien » Ici, celle de l’info, reste et le restera, susceptible d’une appropriation collective (ou commune), comme une chose d’utilité pratique avec sa valeur marchande. Ne manquerait plus, parce qu’étant jugée nécessaire, qu’elle se devrait d’être fournie par la puissance publique.

    Dans une démocratie illibérale , comment pourrait-on oser nous faire croire, que la prétendue indépendance éditoriale, ne serait pas, justement le souci premier de ce même pouvoir politique, en place ??

    De plus ce qui prête, aussi à sourire, c’est qu’aujourd’hui, même si la notion de valeur marchande, pique, aux yeux de beaucoup de journalistes, de toute évidence, et de gens de médias, c’est que, dans cette presse, même et -surtout- sous sa forme digitale (Les Echos, Le Monde, etc…) leurs éditions quotidiennes, ne sont plus qu’accessibles (en dehors de leurs éditions papiers), que sous forme de liseuse, via des plateformes numériques, tout en prétendant d’un meilleure confort pour le lecteur, voire en prétextant d’un « pillage » de lecteurs pour les avoir imposées, mais en omettant de dire, que ces nouveaux outils, leur permettent aussi,et singulièrement, de valoriser, monétiser leurs articles, en y incluant des études de comportements et des usages, et suivis des clients, etc..
    En clair, la base de lecteurs (data), autre bien collectif; le lecteur y est – aussi – , devenu le…produit.

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