Independence Day

Face aux menaces américaines sur le Groenland, il a été de bon ton de moquer les Européens égrenant des déclarations diplomatiques. Ils ont montré déjà leur faiblesse au moment des négociations de tarifs douaniers, qu’espérer d’un nain militaire confronté à la perspective d’un coup de force sinon des protestations résignées ?

Mais les Etats-Unis sont en train de commettre l’erreur traditionnelle des brutes sûres d’elles-mêmes : aller trop loin. Comme Trump l’explique dans son livre l’Art du deal, sa technique de négociation consiste à profiter d’un rapport de force pour imposer des concessions à son partenaire. Puis, une fois celles-ci arrachées, reprendre la négociation pour de nouvelles demandes : un accord n’est jamais respecté sur la durée tant qu’un déséquilibre de forces perdure. C’est ainsi qu’à peine sèche l’encre de Turnberry Trump a exigé le démantèlement de la réglementation européenne de protection de la vie privée, ou qu’il a mis fin au partenariat technologique avec le Royaume-Uni sitôt signé l’accord commercial.

Le chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, Steven Miller, exprime crûment que « selon toutes les interprétations légales depuis 500 ans sur le contrôle d’un territoire, pour contrôler un territoire vous devez être capable de défendre un territoire ». Il s’agit d’une reconnaissance du pur droit de conquête et d’une négation absolue du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour un espace européen qui s’est réinventé sur le refus de la logique de la force et le respect souverain de la démocratie, la réaction ne peut être qu’épidermique et interdit de transiger. Si nous cédons sur le Groenland, d’ailleurs, demain quoi ? Saint-Pierre et Miquelon ? Les Caraïbes ?

L’ère des concessions dues aux divisions semble donc révolue. Dans un choc inédit, nous affirmons notre indépendance non pas face à la Russie mais face aux Etats-Unis Amérique. Il faut prendre la mesure de la rupture en cours. C’est la Suède, pays le plus atlantiste d’Europe, qui se montre aujourd’hui parmi les plus déterminés. C’est le Royaume-Uni, enamouré de sa relation spéciale, qui enjambe précipitamment le Brexit. La brutalité du basculement est à la hauteur de la trahison et évoque le pacte fondateur de la confédération helvétique.

L’Europe cumule les faiblesses, oui, mais elle se les est auto-infligées. Elle peut donc en guérir. Nous en avions identifié quelques unes à l’occasion de la capitulation de Turnberry, où en sommes nous ?

D’abord l’inertie politique liée à l’unanimité. L’attaque de Trump est d’une telle violence que celle-ci est temporairement surmontée à travers des coalitions de volontaires. Un Conseil est convoqué aujourd’hui pour relancer le bazooka économique qui avait été posé à terre à Turnberry, et les engagements militaires envers le Groenland sont affirmé des principaux pays.

Ensuite le retard économique. Il est réel, quoique son ampleur est sans doute généralement surévaluée. L’Europe reste tout de même le principal partenaire économique des USA et surtout, comme le rappelle le Président de la Deutsche Bank, son premier prêteur. Alliée au Canada et développant des liens nouveaux en Amérique du Sud et en Asie et… avec le Royaume-Uni, l’Europe peut avoir un impact économique significatif sur les USA. Par ailleurs, la Commission explore enfin les vertus de l’open source comme politique industrielle. Reste l’énergie… La transition verte se double d’un renouveau du nucléaire mais nous n’y sommes pas.

Enfin, le retard militaire. Celui ci donne un levier direct aux USA via le chantage à l’Ukraine, promptement actionné ces jours derniers. La réalité est cependant que les Etats-Unis se retirent de plus en plus de ce conflit et que les Européens finissent par les suppléer en grande partie. C’était vrai financièrement, c’était vrai diplomatiquement, cela le devient de plus en plus en termes de matériels avec la remontée en production du continent. De manière plus surprenante, le renseignement fourni à l’Ukraine est désormais presque totalement européen, Emmanuel Macron en ayant revendiqué les deux-tiers pour la France seule. Il s’agit ici moins d’un recul américain que d’une méfiance nouvelle des Européens, Ukraine comprise, envers la confidentialité des informations données aux services US.

Dans ce panorama, nous voyons donc les Européens s’exprimer avec une fermeté inattendue pour les bons esprits. L’envoi d’échantillons militaires européens au Groenland attire les moqueries, mais la réalité est que Trump en a rabattu sur les menaces armées pour déplacer la contrainte sur les droits de douane. C’est que les quelques dizaines de soldats déployés n’ont pas vocation à opposer une résistance effective dans une parodie de Fort Alamo, mais à obliger les USA à frapper militairement les troupes, même symboliques, de la France, de l’Allemagne et des pays arctiques. En d’autres termes, il s’agit d’un engagement à l’entrée en guerre de la part de ces pays, identique à celui que réclame l’Ukraine pour accepter un cesser le feu. De Gaulle n’a pas fait autrement à Saint-Pierre et Miquelon en 1941, face à Roosevelt. N’oublions pas non plus que les sous-marins français et suédois ont démontré lors des exercices OTAN leur capacité à couler des porte-avions américains protégés par leur flotte. Ce geste a été diplomatiquement présenté comme une contribution à l’OTAN et les USA sont gracieusement invités à visiter les défenses en cours d’installation.

Les pays ayant envoyé des troupes ainsi que le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont désormais menacés de droits de douanes de 10 % début février et de 25 % en juin s’ils ne cèdent pas. Un conseil extraordinaire est convoqué cette semaine pour examiner la réponse économique, mais il est clair que l’accord de Turnberry est mort. Les groupes conservateurs, libéraux et socialistes du Parlement européen ont déclaré qu’ils ne le voteront pas et le consensus semble établi au sein du Conseil également. Il reposait sur une limitation de la pression douanière américaine et un soutien à l’Ukraine, conditions qui ne sont plus réunies.

Mais au-delà ? La partie numérique de l’Omnibus, qui était clairement une concession aux GAFAM, nous semble également devoir être mise en pause. La discussion se porte surtout sur l’usage de l’instrument anti-coercition ou « bazooka commercial » qui permet des rétorsions douanières, financières, des restrictions aux droits de propriétés intellectuelles ou à l’accès aux marchés publics en cas d’utilisation par un pays tiers de pressions économiques sur un pays membre. Point important, son usage ne requiert pas l’unanimité ! Le cocktail de contre-mesures cependant, sera sans doute ouvert à négociation.

Cette contre-pression peut avoir un effet sur Trump que l’on a déjà vu reculer devant trop de résistance, de même qu’il avance lorsqu’il qu’il n’en sent pas assez. La Cour suprême doit se prononcer sur la légalité de sa politique douanière, et le Congrès a déjà dépêché en urgence une délégation bi-partisane de diplomatie parallèle pour assurer les Européens que les menaces d’annexion étaient des outrances qui ne seraient jamais mises en œuvre.

Et nous, que pouvons-nous faire ? Eh bien déjà manifester notre soutien au Groenland. Nous proposons aux collectivités locales signataires de l’Union européenne des territoires de créer des réseaux de solidarités avec les villes frappées par une agression extérieure, pourquoi ne pas commencer par un pavoisement des mairies aux couleurs du Groenland ?

Arthur Colin
Arthur Colin
Président de Sauvons l'Europe

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9 Commentaires

  1. Bonjour,
    Votre article est fort intéressant et bien construit.. Merci l’IA (ce n’est pas une ironie :l’IA nous permet plus d’ouverture et de rigueur d’élaboration, tout autant qu’elle soit maîtrisée). Ainsi votre article ouvre de belles perspectives de réflexion.
    Mais attention au drapeaux. Le choix proposé ne me semble pas le bon. Il rétrécit et focalise les débats. Pensons Européens. Assumons-le :Drapeau Européen et aussi Danois aux côtés ou pas de celui du Groenland. Cela aurait un impact plus universel et moins (partisan)

  2. Conçue pour et par le marché capitaliste, l’U.E. est incapable de résister au rouleau compresseur US. Elle ne résistera pas à l’offre financière alléchante faite aux Groenlandais. Quant à l’Ukraine, elle devra se soumettre à la prochaine alliance américano-russe. Nous n’avons pas affaire à une Europe politique mais économique, fondée sur l’intérêt des grands groupes financiers européens. Ceux-ci ont déjà fait leur choix en faveur du trumpisme, exactement comme l’a fait le capitalisme allemand en faveur du nazisme, dans l’avant deuxième guerre mondiale. Tout ce qui se passe actuellement me permet cette lecture, certes pessimiste. J’espère me tromper.

    • On peut en effet considérer que vous faites un peu fausse route – voire que vous vous « trumpez » en usant d’affirmations parfois peut-être trop simplistes, à l’instar – toutes proportions gardées – des exagérations du triste personnage plus « squatteur » que « locataire » actuel de la Maison Blanche.

      Féru d’histoire de l’UE – et notamment de l’analyse des facteurs complexes qui ont présidé à sa naissance – je ne puis ainsi me rallier à une explication « mécaniste » mettant en exergue le seul intérêt financier des grands groupes capitalistes. Ce serait notamment négliger l’un des objectifs de la CECA des origines de limiter la toute-puissance des cartels du charbon et de l’acier. De même, la promotion de la liberté du commerce attachée à l’essor du « marché commun » parmi les réalisations assignées à la CEE ne répondait pas seulement à des visées grossièrement mercantiles: l’intérêt du consommateur a fait partie des finalités recherchées – et la politique communautaire de concurrence y a contribué avec ses propres instruments.

      Une fois de plus, tout en comprenant la vigilance dont vous faites preuve – et souvent avec raison – dans vos commentaires en assumant votre expérience de syndicaliste, je crois qu’un appel à une vision plus nuancée a aussi une certaine raison d’être. Laissons au vicomte Philippe de Villiers le leadership des visions obscurantistes.

      • J’espère que l’avenir nous départagera dans un sens favorable à nous tous. Quant à Trump, je pense, malheureusement, qu’il est bien plus qu’un « locataire » de la Maison blanche, mais que lui et son équipe de multimilliardaires, sont en train de prendre possession du pouvoir pour une période indéterminée, vu la faiblesse de l’opposition politique démocrate. Quant à la comparaison de mes propos avec ceux de Philippe de Villiers, je ne peux qu’attribuer leur brutalité au grand désarroi qui vous anime devant la tournure des décisions prises par les instances de l’Union européenne.
        NB : Si je peux me permettre un conseil (mais en avez-vous vraiment besoin), lisez « L’ordre du Jour », d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017.

  3. Bonsoir.

    Monsieur VERNIER, Monsieur HERLEMONT Yves parle des orientations actuelles de l’Europe, pas des acquis d’hier.
    Nous assistons à une montée des extrémismes et du populisme, montée qui est facilité par nos gouvernants actuels, nationaux et européens.
    Rien n’est encore joué mais si nous persistons dans notre naïveté, si nous continuons à ne vouloir rien voir et à ne pas agir, nous risquons d’assister à un effondrement ou pire, à un changement d’orientation politique qui ne correspondra pas à la vision de l’Europe que nous souhaitons, forte, démocratique et humaniste, une Europe pour son peuple et avec son peuple.

    • Sur l’aspect temporel que vous évoquez, je précise que je répondais au membre de phrase « conçue pour et par le marché capitaliste », qui m’a paru viser aussi les Communautés des origines. Désolé si j’ai mal interprété. Quoi qu’il en soit, il convient surtout de ne pas négliger que « les orientations actuelles de l’Europe » auxquelles vous vous référez sont largement influencées par les États membres de l’Union.

  4. Bonjour

    Il est peut-être temps de se rendre compte que Trump et donc les USA ne sont ni des amis, ni des alliés et son sans doute déjà des ennemis et donc d’en tenir copte dans nos relations avec eux. Et comme dans toute guerre il y a des traitres, il serait bon de mettre sous surveillance les trump’s boys and girls…

  5. (à Yves Herlemont)
    Rassurez-vous, je partage largement votre espoir dans le sens favorable que vous souhaitez, tout en soulignant que nos « ressentis » respectifs peuvent varier en fonction du « vécu » des uns et des autres. Et je m’empresse d’ajouter que l’allusion à Philippe de Villiers, peut-être mal formulée, ne se voulait pas péjorative à votre endroit : je tenais juste à faire valoir qu’il pouvait être dangereux d’apporter, même avec les meilleures intentions du monde, de l’eau à un moulin « complotiste » dont la perception singulière de la construction européenne procède davantage de préjugés que d’une observation des faits.
    S’agissant de Trump, je réitère qu’il n’est pas en effet un simple « locataire » de la Maison Blanche : c’est bien la raison pour laquelle je l’ai qualifié de « squatteur »… et là, nous sommes bien, me semble-t-il, sur la même longueur d’onde.
    D’une manière plus générale, s’agissant de la politique états-unienne, j’essaie de me forger une opinion la plus dépassionnée possible… et je dois avouer que ce n’est pas facile.
    Ainsi, pour remonter au contexte dans lequel se sont inscrits les premiers pas de la construction européenne – une époque où j’étais moi-même très jeune – je me souviens que l’on projetait dans les « salles obscures » des films mettant en scène des chariots de « gentils blancs » que criblaient de flèches des hordes de « méchants autochtones ». Or, le public allait souvent jusqu’à s’éclater en applaudissements en entendant le son du clairon porté par une cavalerie en uniforme chevauchant au secours des assiégés. Cela faisait partie de l’idéologie dominante en ce temps où, par ailleurs, un « rideau de fer » coupait l’Europe en deux… mais se situait aussi dans la foulée de l’idéalisation des « boys » venus d’outre-Atlantique pour contribuer à délivrer ce continent du joug du nazisme. Depuis lors, d’autres réalisateurs ont tenté de donner une image moins idyllique d’une « conquête de l’Ouest » liée en partie à ce que l’on peut qualifier de génocide. Hélas ! l’assaut du Capitole ainsi que des drames ponctuels plus récents tendraient à prouver que la mentalité « western » imprègne encore une partie du peuple états-unien… sans que l’on néglige par ailleurs la problématique des armes en vente libre dans un pays où l’on a la gâchette facile.
    J’ose espérer que cette mise au point dissipera tout malentendu quant à mon appréciation d’une situation bien préoccupante que tend à dominer un « Independent Dey », qualification que j’emploie à dessein en triturant un peu l’orthographe pour évoquer une forme d’autorité qui avait cours en Afrique du Nord à l’époque de l’empire ottoman.

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