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Belarus : Soutenir la transition démocratique, sans renouveler les erreurs commises avec l’Ukraine

Comme me l’a dit ce dimanche un représentant éminent de l’opposition au Belarus : «Notre pays ne sera désormais plus comme avant» .

Ce n’est pas tant l’élection Présidentielle truquée, qu’on attendait, que la répression brutale et violente des  manifestations pacifiques qui ont suivi qui ont provoqué un électrochoc dans un pays jusqu’à présent plutôt docile. L’autocrate Loukachenko y règle d’une main de fer depuis plus de vingt-cinq ans mais avait réussi jusqu’à présent à faire de la stabilité du pays un atout, surtout face au chaos ukrainien.

La brutalité des tristement célèbres « OMON » avec sans doute de nombreux morts, des personnes torturées, violées et des conditions d’arrestation et de détention contraires aux droits humains fondamentaux ont montré à ciel découvert une image détestable d’un régime qui avait jusqu’alors donné l’impression d’être une « dictature bon enfant ». La crise économique provoquée par le COVID19 a mis à jour une économie exsangue et une société congelée dans l’ère soviétique des années 1980. Le tissu économique dominé par des entreprises d’Etat ou contrôlées par l’Etat, les kolkhozes de style soviétique, a subi un choc beaucoup plus important que les économies de marché. Les bonnes faveurs de Moscou pour l’approvisionnement à bon marché en gaz et pétrole, revendus au prix du marché mondial vers les pays d’Europe de l’Ouest, se sont avérées insuffisantes pour tenir le coup, d’autant que ces conditions sont devenus beaucoup moins favorables du fait des disputes constantes avec les autorités russes. Les investisseurs occidentaux ne sont pas nombreux et sont plutôt ceux qui profitent d‘une main d’œuvre bon marché et docile, le seul secteur bien portant étant celui du digital. Le recours régulier et massif à la manne de la Chine communiste est plus un signe de faiblesse que de force.

Derrière l’image d’un pays transformé en musée vivant de l’Union soviétique, se cachent aussi les équivalents des petits oligarques et profiteurs du régime, sorte « d’apparatchiks » de l’époque soviétique, faisant main basse sur les richesses nationales.

La mise à jour des vices du régime avec la crise économique et la saturation totale à l’égard d’un règne sans partage de plus de 26 ans du même Président, ont fait apparaître de nouveaux acteurs sur la scène politique et dans la société civile.

De nouvelles figures sont apparues dans l’opposition : le banquier Viktor Babaryko, le bloggeur Sergei Tikhanovski, l’ancien chef du Parc haute technologie à Minsk Valery Tsepkalo. Aucun d’eux n’a finalement été capable de se présenter comme candidat aux élections : Babaryko et Tiknahovski se sont retrouvés en prison, Tsepkalo a du fuir le pays. L’apparition de l’épouse du premier d’entre eux, Svetlana Tihanovskaya a été également un choc salutaire avec le réveil des femmes du Belarus, jusqu’alors cantonnées aux rôles de faire-valoir dans une société très machiste.

L’ implication massive des femmes et des jeunes a permis de réaliser des manifestations efficaces tout en restant pacifique, en utilisant des réseaux sociaux, de nouvelles formes de protestations, comme des ralliements en plus petits groupes en peu partout dans la capitale et dans d’autres ville, des actions en bouchonnant les rues par des voitures arrêtées, ralenties et klaxonnantes.

Au bout de quelques jours et face à la répression sanglante, un élément nouveau majeur est survenu qui est de nature à faire basculer le cours de l’histoire : la grève des travailleurs, principalement dans les usines d’Etat, d’autant plus impressionnant que le système des syndicats libres est complètement absent en Belarus.

La vraie question est de savoir comment l’Union européenne peut aider à la transition démocratique, sans répéter les erreurs commises en Ukraine.

En effet, dans le cas ukrainien, l’Union européenne a forcé le pays à choisir, au plan économique et politique, entre l’Est et l’Ouest, provoquant une division dans la société et dans le pays entre un Ouest nationaliste et un Est très proche historiquement et culturellement de la Russie. Comme j’ai dit devant le Conseil du partenariat oriental à Vilnius en novembre 2013, devant Merkel, Hollande et Yanoukovich, « on ne peut vous demander de choisir entre votre père et votre mère ». Non seulement l’ultimatum européen a provoqué les violences de Maïdan et une transition dans la douleur, mais il a servi de prétexte à la Russie pour annexer la Crimée et mettre à feu et à sang le Donbass dans un conflit qui fait encore plusieurs morts chaque semaine. Plus de 40.000 personnes ont perdu la vie à cause de ce conflit sanglant et inutile.

Au plan politique, un oligarque pro-occidental (Poroshenko) a succédé dans un premier temps à un oligarque pro-russe (Yanoukovich) mais sans changer profondément les méthodes de gouvernance. On attend encore du nouveau Président Zelenski des réformes qui conduiront enfin à démocratiser le pays.

Au plan économique, la coupure brutale des relations avec Moscou, principal client et fournisseur mais aussi pays où plus de deux millions d’ukrainiens travaillaient, a conduit le pays dans le marasme et beaucoup de citoyens dans la pauvreté. Le PIB de l’Ukraine s’est rétracté de près de 30% depuis 2014.

Une autre voie existe cependant pour le Belarus pour ne pas répéter les erreurs commises avec l’Ukraine.

D’abord, il est essentiel que cette transition politique se fasse dans le calme et pacifiquement. Comme me le déclarait ce haut responsable de l’opposition : « plus de la moitié des responsables du pays sont des gens qui comprennent la nécessité du changement ». Même si les responsables des exactions doivent être jugés, il faut soutenir le dialogue et le principe d’une transition en douceur.

Il est aussi essentiel que les leaders d’oppositions en Belarus prennent en compte les préoccupations de toute la population, que leurs décisions éventuelles soient issues du consensus. Le soulèvement des sentiments nationalistes et la question de la langue russe ont donné en Ukraine un prétexte additionnel à la Russie pour agir brutalement. Cela est d’autant plus important à la lumière des déclarations récentes de Loukachenko sur un appel possible à la Russie pour le règlement de la situation en Belarus.

Plutôt que de se contenter de changer la tête, c’est à un changement à la base que l’Union européenne doit appeler pour agir au niveau des municipalités, districts et régions. L’Europe devrait faire appel, plutôt qu’aux habituels consultants internationaux hors de prix, peu compétents et agents de corruption, au transfert d’expertises des villes, régions et aussi organisations non gouvernementales de nos pays européens. L’UE devrait ainsi proposer un plan massif de jumelage qui concernerait non seulement les municipalités et régions, mais aussi les acteurs économiques et sociaux, Chambres de Commerce, associations locales, ONG et aussi les entreprises, mouvements de jeunes etc. Alors que l’Union européenne n’a pas su, il faut bien le reconnaître, gérer efficacement son élargissement à l’Est et encore moins ses relations avec les pays de l’Ex-Union soviétique, changeons donc la méthode en faisant recours, cette fois, aux vrais experts dont nos pays disposent. De cette façon, aussi, nous tisserons et pour toujours, des liens avec la vraie Belarus des campagnes et des petites villes, entre les gens. C’est de cette façon, par les jumelages entre villes et rencontres entre citoyens, qu’a réussi la réconciliation franco-allemande.

Enfin, sur le plan politique et commercial, prenons garde à ne pas se couper brutalement de son grand voisin de l’Est, qui quel qu’en soit l’avenir, restera toujours le grand voisin de l’Est. Ne refaisons pas la même erreur qu’avec l’Ukraine en exigeant un choix cornélien. Une autre voie existe pour un partenariat économique qui n’exclurait pas le maintien des liens traditionnels avec la Russie.

Sur le plan politique enfin, le rapprochement avec l’Union européenne doit se faire de manière équilibrée, en permettant de garder au Belarus ce rôle de médiation qu’il a joué d’ailleurs positivement sur le dossier ukrainien en étant le pivot d’une initiative de paix (le processus de Minsk que l’on peut mettre malgré tout le reste au crédit du Président actuel).

Ayons donc de l’audace, et faisons donc du soutien à la transition démocratique nécessaire de la Biélorussie un exemple d’une réussite politique, économique mais surtout humaine de l’Europe.

Enfin !

Henri Malosse

Henri Malosse est ancien président du Comité économique et social européen
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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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2 Commentaires

  1. Le problème est que l’UE est néolibérale et que la Biélorussie entend sauvegarder ses entreprises d’etats et ses fermes cooperatives. C’est a dire son système social et sa relative cohesion (CF: effondrement de l’URSS). C’est pour cela que son entrée voulue depuis longtemps dans la Federation de Russie ne s’est pas faite faute de contre-parties a ce niveau. La Russie étant une oligarchie capitaliste tendance nationaliste (CF: difference entre B.Yeltsin et V. Poutine).
    Ses valeurs sociétales sont aussi plus proches de celles russe que celles de l’Europe de l’ouest.

  2. oui, il faudra veiller, en cas espéré de transition démocratique, à ne pas remettre en cause la cohésion sociale par des réformes ultra-libérales qui jetteraient des dizaines de milliers de biélorusses dans la misère ..

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