Emma Bonino, ancienne commissaire européenne et femme politique italienne, est décédée vendredi 11 septembre à l’âge de 78 ans. Sa vision politique passionnée et avant-gardiste est exactement ce qui manque à l’Europe d’aujourd’hui.
Un voyageur médiéval entre dans un village et tombe sur un homme qui peine sous le soleil brûlant, taillant un rocher avec un ciseau. « Que faites-vous ? » demande-t-il. « Je casse des pierres pour gagner ma vie », répond l’homme, maussade et irrité. Le voyageur poursuit sa route et rencontre un second homme occupé à la même tâche, mais avec plus de concentration et de dignité. « Que faites-vous ? » demande-t-il. « Je taille cette pierre en un carré parfait pour construire un mur. » Enfin, il s’approche d’un troisième homme faisant précisément ce que font les deux autres, mais avec un visage serein et rayonnant. « Et vous, que faites-vous ? » demande le voyageur, intrigué. « Je construis une cathédrale », répond l’homme avec une fierté tranquille.
Cette parabole – qui est restée gravée dans mon esprit et que j’ai répétée souvent au fil des ans – est une de celles que j’ai entendues pour la première fois il y a près de trois décennies de la bouche d’Emma Bonino. À l’époque, elle occupait le poste de commissaire européenne à l’Aide humanitaire, à la Politique des consommateurs et à la Pêche, et elle l’avait racontée lors d’une réunion dans son bureau de Bruxelles avec un petit groupe de correspondants italiens. Attirée par cette histoire en lisant l’autobiographie de Jacques Delors, elle l’avait citée pour rappeler combien il est vital de ne jamais perdre de vue l’objectif primordial de l’action politique. Elle soulignait la nécessité de se rappeler que chaque entreprise réglementaire et technique – chaque compromis forgé sur les marchés et les monnaies – appartient à un horizon politique bien plus large. L’intégration européenne, soutenait-elle, ne pouvait jamais être réduite à une simple « casse de pierres » ; elle devait porter la grande ambition nécessaire à l’édification d’un monument durable à la paix, à la solidarité et à la civilisation entre des nations disparates.
Je ne prétendrai jamais avoir été un proche confident d’Emma Bonino. Pourtant, la profonde révérence et l’admiration d’un jeune journaliste pour une figure aussi charismatique étaient indéniables. Lors de nos brèves rencontres professionnelles, j’étais toujours trop conscient de moi-même pour avouer qu’au milieu des années 1980, j’avais été captivé par un rassemblement qu’elle avait tenu aux côtés de Gianfranco Spadaccia sur la Piazza delle Erbe à Padoue, dénonçant la faim dans le monde et défendant le renouveau moral de la politique italienne. Je n’ai jamais non plus mentionné ma déception en tant qu’électeur en 1994, lorsque les Radicaux ont choisi de s’allier à Silvio Berlusconi, une décision qui a privé la gauche d’une voix résolument libertaire et libérale, une impulsion qui aurait servi la coalition progressiste extraordinairement bien à l’époque, tout comme aujourd’hui.
Pourtant, à divers moments, j’ai ressenti un pincement d’envie envers Marco Zatterin, Pietro Petrucci et Andrea di Robilant, qui ont servi comme ses porte-parole à la Commission européenne – un rôle que j’occuperais des années plus tard pour d’autres commissaires – pour avoir eu la chance de travailler côte à côte avec quelqu’un d’une telle énergie et d’une telle passion sans bornes. Cela dit, j’enviais beaucoup moins les appels frénétiques et les convocations au milieu de la nuit ou pendant les week-ends qui, comme on me l’a dit, étaient un élément régulier de la vie sous une commissaire aussi implacable et volcanique.
L’héritage politique formidable de Bonino est largement reconnu : des libertés civiles – plus notablement la légalisation de l’avortement par la loi 194 et la défense du divorce en Italie – à la création de la Cour pénale internationale, au moratoire mondial sur la peine de mort, aux campagnes contre les mutilations génitales féminines et à d’innombrables autres batailles humanitaires. C’étaient des réalisations souvent remportées à grand prix personnel, à travers des sacrifices, des grèves de la faim et des attaques personnelles virulentes. En ce qui me concerne, je peux témoigner que, au sein du corps de presse international à Bruxelles, elle était universellement considérée – d’abord en tant que commissaire, plus tard en tant que membre du Parlement européen, et finalement en tant que ministre des Affaires étrangères d’Italie – comme l’une des figures les plus respectées et admirées sur la scène, même par ceux qui ne partageaient pas toutes ses convictions. On pouvait difficilement ne pas reconnaître sa vitalité inépuisable et son engagement internationaliste et pro-européen inébranlable (une constance prouvée par la fondation d’un parti nommé +Europa à un moment historique où le mot Europe n’avait pas un grand attrait électoral).
Il est désagréable aujourd’hui de voir des voix moralisatrices et étroites d’esprit sur les réseaux sociaux dénoncer la politicienne piémontaise pour son rôle dans la légalisation de l’avortement et du divorce – des réformes qui ont apporté dignité et clarté juridique à des drames humains profonds qui ont longtemps dévasté des mères et des familles, en particulier les moins favorisées. La visite surprise que le pape François a rendue à une Bonino souffrante en 2024 en disait long, reflétant la compréhension profonde et l’immense respect que le monde catholique, lui aussi, doit à son inlassable croisade laïque et civique en faveur des déshérités et des persécutés.
Je sais que ce n’est guère une observation nouvelle, mais elle mérite d’être répétée : dans cette femme petite résidait une force politique extraordinaire. Et surtout, une capacité à « imaginer des cathédrales », une vision dont l’Europe à courte vue d’aujourd’hui, déchirée par des impulsions souverainistes et des courants populistes, aurait plus que jamais besoin.


