Le Roi du Nord à l’assaut de Port Real

Il fut un temps, pas si lointain, où remporter les élections parlementaires de manière décisive garantissait à un nouveau Premier ministre la possibilité d’aller au moins au terme de son premier mandat. Hors maladie, guerre ou autre évènement extraordinaire, il ne serait pas venu à l’esprit des députés de sa majorité de le punir aussi prématurément et les coups d’Etat en interne étaient réservés uniquement à ceux dont les résultats avaient déçu suite à une majorité étriquée ou, a contrario, à des Premiers ministres n’ayant pas su s’arrêter à temps tels que Margaret Thatcher ou Tony Blair, victimes d’une usure naturelle du pouvoir. Certes, Boris Johnson – large vainqueur lors des élections de décembre 2019 et mis sur la touche par les Tories à l’été 2022 – avait appris à ses dépens que la tolérance des députés pour les fautes de son Premier ministre n’était plus ce qu’elle était.

Keir Starmer : une victoire en trompe l’œil et une double erreur stratégique

On supposait cependant les députés travaillistes moins enclins au régicide, ce qui de fait était historiquement vrai, Clément Attlee restant deux décennies à la tête du parti et Harold Wilson près de 13 ans, malgré une défaite en 1970.  Ainsi Keir Starmer, après avoir conduit le Labour vers la majorité la plus écrasante de son histoire – à l’exception seulement de celle de 1997 – semblait avoir signé pour un bail de longue durée, a minima jusqu’en 2029.

Malheureusement pour lui, la situation allait très rapidement se dégrader et les choses allaient prendre une tournure d’autant plus tragique que la victoire de 2024 était finalement en trompe l’œil. En réalité et contrairement à Tony Blair en 1997, Keir Starmer n’aura bénéficié d’aucun état de grâce puisque impopulaire d’emblée. Le raz de marée travailliste était avant tout une réaction face niveau massif de détestation atteint par les Tories. Une fois débarrassé des Conservateurs, les électeurs auront alors découvert un Premier ministre indécis, relativement terne et surtout insaisissable.

Keir Starmer ne parviendra ainsi jamais à se définir idéologiquement ni à tracer une ligne directrice dans son action et ce ne fut pas le moindre de ses problèmes. Même s’il aura réussi, sur certains aspects, à amorcer un changement en relançant – très timidement – des investissements nécessaires à la modernisation du pays.

Son action aura été parasitée sur deux points lui faisant perdre pied dans deux électorats très différents :

  • une politique très dure sur l’immigration entrainant la désertion des jeunes urbains et diplômés au profit des Verts et la tentative d’une réforme très droitière du Welfare, finalement édulcorée face à la rébellion de ses députés, mais qui aurait entrainé des coupes importantes dans les allocations pour les handicapés.
  • En s’en prenant aux plus fragiles, c’est le cœur même de l’électorat travailliste qui ne le suivait plus et son mandat paraissait, dès cet instant, définitivement plombé au delà de tout espoir réel de rédemption.

Pendant un certain temps, Keir Starmer a cru pouvoir s’en sortir en nourrissant le scénario de l’absence d’alternative. En effet, ses principaux rivaux souffraient tous d’un handicap majeur : le ministre de la santé, Wes Streeting, était détesté de la base travailliste pour ses positions droitières; l’ancienne leader adjoint du Labour, Angela Rayner, avait du démissionner après avoir été mise en cause dans une enquête pour fraude fiscale (elle sera finalement blanchie) et le ministre de l’Environnement, Ed Miliband, serait apparu comme un vieux cheval sur le retour après avoir perdu les élections de 2015 en tant que leader.

Les résultats désastreux aux élections locales ont eu raison de Keir Starmer

Seul le très populaire maire de Manchester, Andy Burnham, représentait un danger réel pour Keir Starmer. L’obligation d’être député pour briguer le leadership le rendait inéligible et il suffisait donc au Premier ministre de bloquer la route de Westminster à Burnham pour repousser l’échéance. Ce qu’il réussit à faire pendant un certain temps, tout en s’attirant les foudres de la soft left, partisane d’un retour de Andy Burnham à la Chambre des Communes. Cette stratégie allait voler en éclats suite aux résultats désastreux des élections locales, démontrant pour la première fois de façon nette que les Travaillistes risquaient une déroute lors des prochaines législatives si Starmer restait Premier ministre et que Nigel Farage serait alors favori pour le remplacer.

Après cette déroute, il était clair que le mécontentement envers Keir Starmer atteignait son apogée au sein du groupe parlementaire travailliste et que, même sans Andy Burnham, un challenge paraissait inévitable. Toutefois, il n’était pas certain que Wes Streeting puisse obtenir les 80 députés nécessaires au parrainage de sa candidature et l’aile gauche était de toute façon déterminée à présenter, le cas échéant, un candidat face à lui. Aussi lorsque Wes Streeting démissionnait avec fracas du gouvernement, il se refusait à défier immédiatement Starmer.

Conscient que la situation favorisait le statu quo, l’aile droite et à l’aile gauche s’entendaient de manière plus ou moins informelle afin de forcer la main de Keir Starmer en l’obligeant à autoriser la candidature de Andy Burnham à la législative partielle de Makerfield, faute de quoi le Premier Ministre serait poussé vers la sortie. A ce stade, Starmer n’avait plus guère le choix et décidait de jouer son va tout en offrant à Burnham ce cadeau qu’il espérait empoisonné. Dans le sens où un échec n’était pas impossible, compte tenu de la performance du Reform Party lors des élections locales un mois plus tôt dans cette circonscription.

Andy Burnham, le député blairiste mainstream devenu l’étendard de la soft left

Andy Burnham démontrait sa popularité en obtenant un score supérieur à celui que lui prêtaient les sondages, emportant ainsi le siège avec une majorité plus importante qu’en 2024. Cette performance XXL de son principal rival sonnait le glas des espoirs de Stamer qui annonçait sa démission quelques jours plus tard. Très rapidement, les adversaires potentiels de Andy Burnham allait se résoudre à l’inévitable. Wes Streeting, lucide quant à la réalité de ses chances, préférait se rallier immédiatement afin de maximiser ses chances d’obtenir un ministère important. A ce stade, le seul rival possible reste Al Carns, dont la candidature éventuelle serait de toute façon plus symbolique qu’autre chose.

La vraie question qui subsiste reste comment Andy Burnham, qui n’est clairement pas un nouveau venu sur la scène politique britannique : est il parvenu à faire la quasi unanimité autour de son nom ? Pourquoi celui qui a débuté sa vie politique comme député blairiste mainstream est il devenu l’étendard de la soft left ? Il est vrai que Andy Burnham n’avait originellement rien de bien révolutionnaire. Toutefois, dès sa première candidature au leadership en 2010, il avait su tirer son épingle du jeu dans une configuration compliquée, favorisant le duel entre les deux frères Miliband, David le blairiste contre Ed le browniste. Sans obtenir un score très important, ses thèmes de campagne réformateurs autour du NHS avaient traduit une certaine audace qui tranchait avec le coté assez superficiel et trop axé sur la communication du blairisme classique.

A contrario, Burnham avait raté sa campagne en 2015, même s’il occupait déjà le créneau qui est le sien aujourd’hui. A savoir une voie médiane entre l’extrême gauche de Jeremy Corbyn et les néo blairistes, son discours manquait d’authenticité et il apparaissait alors comme le plus petit dénominateur commun face à Corbyn, ce qui est rarement suffisant en politique.

Investir dans le logement, les secteurs productifs et les services publics tout en décentralisant le Royaume-Uni

Une ville allait bouleverser son destin: Manchester. En prenant la tête de l’agglomération, Andy Burnham retrouvait un nouveau souffle en imposant une politique régionale  volontariste dans un pays encore très centralisé. Il devenait « le roi du Nord », celui qui relançait les investissements, notamment dans les transports publics et défendait la périphérie contre la capitale prospère et mondialisé. On oublie souvent que le Royaume-Uni recense sept des dix régions les plus pauvres d’Europe du Nord, la faute à un développement très inégal entre elles du fait, en partie, de la centralisation. De là naissait une idéologie, le « manchesterisme » dont beaucoup attendent que Burnham la transpose sur l’ensemble du pays, ce qui sera autrement plus difficile.

Le futur Premier Ministre est effectivement déterminé à imposer une vision plus interventionniste dans l’économie, convaincu du fait que le retour vers la croissance passe forcément par des investissements dans les secteurs productifs et les services publics. Il souhaite également mener à bien ses projets de dévolution, dans un pays qui, du moins dans sa partie anglaise, est à ce stade encore moins décentralisé que ne l’est la France.

D’autre part, il devra mettre les questions du pouvoir d’achat et du logement au premier plan, thématiques sur lesquelles il est très attendu par les classes populaires. Il hérite toutefois d’une situation budgétaire difficile et il devra en tenir compte, sous peine que les marchés ne le punissent rapidement comme ils l’ont fait, pour des raisons certes diamétralement opposées, avec Liz Truss.

L’ex-maire mancunien devenu plus United que pour la City

Un certain nombre d’arbitrages sera donc nécessaire, notamment en matière fiscale. Andy Burnham se montre favorable à la taxation des profits bancaires, ce qui effraie une partie de la City mais serait populaire et séduirait le cœur de l’électorat de gauche. Il sera intéressant de suivre la nomination du prochain Chancelier de l’Echiquier (le ministre des Finances) puisqu’il y a conflit entre les proches de Andy Burnham, qui penchent en faveur de Ed Miliband, et l’aile droite qui espère obtenir des gages avec la nomination de Wes Streeting ou, à défaut, de Paul McFadden, voire de l’actuelle ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood.

Compte tenu de la menace incarnée par le Reform Party, le futur Premier ministre souhaite en revanche maintenir une politique assez ferme sur l’immigration même s’il n’exclut évidemment pas certains aménagements sur les points les plus polémiques et problématiques. Enfin, Andy Burnham est considéré comme plus favorable encore que ne l’était Keir Starmer à un rapprochement vis-à-vis de l’Union Européenne, même si la prudence restera de mise. Le contexte est toutefois nettement plus positif avec la remise en cause de la fiabilité du lien transatlantique du fait du retour de Donald Trump. D’une manière générale, le « Bregret » (contraction entre Brexit et regret) est redevenu le sentiment à la mode outre-Manche.

Sebastien Poupon
Sebastien Poupon
Membre du bureau national de SLE, chargé de l’analyse politique.

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