Soulagement en demi teinte au Portugal

Evidemment, si l’on se place uniquement sur le terrain des faits bruts, la victoire d’un candidat socialiste sur son rival d’extrême droite avec un peu plus de 66% des voix lors d’une élection présidentielle constitue une excellente nouvelle. C’est d’ailleurs la joie qui a dominé dans les principaux éditoriaux et les commentaires de la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement étrangers, y compris au centre droit puisque Emmanuel Macron et Ursula Von der Leyen, entre autres, se sont réjouit du triomphe d’Antonio José Seguro.

Néanmoins, à y regarder de plus près et en replaçant les choses dans leur contexte, la situation n’est pas forcément si rassurante. Elle indique simplement que, contrairement à ce qui se passe en Italie, en France ou dans d’autres pays européens, l’extrême droite n’a pas encore les moyens de ses ambitions au Portugal.

L’extrême droite en forte hausse au profit de la droite « classique »

Or, ce constat ne présage rien de l’avenir car il omet un point très important: l’extrême droite partait de beaucoup plus bas dans ce pays. En 2019, le score de Chega était de 1.3% et l’on dissertait alors sur les causes de l’exception portugaise, le seul pays européen dans lequel l’extrême droite semblait tout simplement ne pas être un facteur. La progression aura hélas été spectaculaire en quelques années et, malheureusement, cette élection présidentielle ne fait pas exception.

Pour remettre les choses en perspective, le leader d’extrême droite André Ventura obtient à quelques dixièmes de points près le score de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2017. Il peut donc se déclarer satisfait puisque l’un de ses objectifs majeurs a été atteint et que la véritable perdante de ce scrutin est finalement la droite classique, conservatrice comme libérale.

En effet, après avoir remporté une victoire assez probante en 2025, le PSD du Premier Ministre Luis Montenegro apparaissait comme le favori initial de l’élection. Malheureusement pour eux, ils allaient souffrir dans un premier temps de la candidature indépendante de l’amiral Gouveia e Melo puis de rivalités internes importantes si bien que leur candidat désigné, Luis Marques Mendes, était loin de faire l’unanimité, notamment au sein du petit parti allié de la CDS-PP. Enfin, les libéraux allaient à leur tour voir leur candidat entrer en lice pour le leadership à droite et rapidement devancer celui du PSD. Par conséquent, cette embouteillage de candidatures à droite ouvrait la voie à Ventura. Dans l’entourage de ce dernier, on ne cachait d’ailleurs pas que si une victoire finale apparaissait encore comme hautement improbable, la possibilité de parvenir au second tour en éliminant les candidats de droite et en se plaçant ainsi en rival du socialiste Seguro constituait un objectif hautement intéressant pour la suite, et donc le scénario préféré.

Une absence de division à gauche puis un effet « front républicain »

Coté socialiste, les choses allaient se mettre en place plus rapidement avec la nomination quasi unanime de l’ancien secrétaire genéral du PS, Antonio José Seguro. Cette absence de division ainsi que la médiocrité des candidats placés à sa gauche pouvait ainsi permettre au candidat socialiste, malgré une opinion publique majoritairement à droite, d’espérer faire le plein au premier tour pour se qualifier face à Ventura, et ainsi bénéficier du front républicain au second. De ce point de vue, Seguro était le candidat idéal puisque considéré comme une personnalité pragmatique et respectée largement au delà de son propre camp. Ainsi et pour des raisons différentes, les socialistes comme l’extrême droite avaient intérêt à se retrouver les uns face aux autres.

De manière fort peu commune pour une élection présidentielle, la campagne allait être relativement sale avec une extrême droite multipliant les attaques racistes jusqu’à voir ses affiches être judiciairement retirées car insultantes envers les Roms ou encore des accusations de harcèlement sexuel portées à l’encontre du candidat libéral. Le suspense restait cependant entier jusqu’aux derniers jours entre les cinq principaux candidats en course pour la qualification au second tour. Néanmoins et comme c’est souvent le cas lors d’élections serrées, les choses allaient se précipiter dans les tous derniers instants en se polarisant autour de Seguro et de Ventura qui se qualifiaient finalement assez nettement, l’un avec 31% et le second avec 23% quand tous les autres candidats terminaient en dessous de 20%. Le candidat d’extrême droite confirmait les bonnes dispositions de l’électorat du sud du pays à l’égard de l’extrême droite en arrivant en tête dans la province de Faro qui avait déjà plébiscité Chega lors des législatives. Pour sa part, le candidat du PSD enregistrait des résultats catastrophiques, ne dépassant les 20% nulle part y compris dans ses fiefs du nord du pays.

Ventura se rêve un futur de leader « des droites » à l’instar de Meloni en Italie

La campagne du second tour, perturbée par la tempête Christine, sera finalement beaucoup plus calme. Les perspectives de victoire du candidat socialiste ne furent jamais véritablement remises en cause et le seul vrai évènement de l’entre deux tours aura été le ralliement des autres candidats de droite, ainsi que de personnalités majeures issues de ce camp politique, à la candidature de Seguro. De ce point de vue, le front républicain aura bien fonctionné, sans doute la seule vraie déception pour Ventura qui espérait faire douter davantage une partie de la droite.

En effet, on peut supposer que son objectif à terme est bien de se positionner comme le leader d’un bloc de droite, à l’instar de Giorgia Meloni en Italie, d’où l’importance de son objectif d’arriver devant les forces conservatrices et libérales. Ventura pourra se consoler en améliorant de dix points son score du premier tour. Il aura également bénéficié de la neutralité du Premier ministre, Luis Montenegro qui, contrairement à son candidat Luis Marques Mendes, aura refusé d’appuyer Seguro, ce qui peut laisser supposer qu’un accord avec l’extrême droite dans le futur demeure possible.

Au second tour, Seguro effectue une véritable razzia en raflant 302 des 305 municipalités du pays. Même si son triomphe est moindre dans le sud du pays, il parvient tout de même à enlever la province de Faro. Etonnamment, son seul échec sera parmi les Portugais de l’étranger qui ont voté en faveur de Ventura, il est vrai avec une participation très faible. On peut s’interroger sur cette radicalisation d’une partie de la communauté portugaise à l’étranger. Sociologiquement parlant, pas de surprise majeure puisque Seguro surperforme parmi les femmes, les diplômés du supérieur et les classes moyennes.

Le Président doit composer avec les pouvoirs importants inhérents à cette République parlementaire

Que retenir de cette élection pour la suite? On le sait, les pouvoirs du Président sont relativement faibles puisque le Portugal est une république parlementaire. Il exerce un droit de veto limité et peut prononcer la dissolution de l’Assemblée mais il use rarement de cette prérogative en l’absence d’une crise parlementaire. Il n’est de toute façon pas vraiment dans l’interet du futur Président de dissoudre dans le sens où, s’il a gagné l’élection du fait du scénario particulier de la Présidentielle, son parti n’est pas en tête dans les sondages et toute nouvelle élection pourrait profiter avant tout à Chega.

C’est le deuxième objectif de la stratégie de Ventura : devancer la droite lors des prochaines législatives pour forcer une coalition derrière lui. De son coté, Luis Montenegro sort affaibli de l’élection : il n’est pas toujours apparu comme étant en phase avec son parti et le score médiocre de son candidat n’est pas forcément de bon augure pour la suite. D’autre part, une cohabitation avec un Président socialiste n’est pas vraiment idéal. Néanmoins, les deux hommes seront forcés de s’entendre s’ils ne veulent pas voir Chega bénéficier d’une éventuelle future crise de gouvernance. Non, décidément, la situation n’est pas si rassurante au Portugal.

Sebastien Poupon
Sebastien Poupon
Membre du bureau national de SLE, chargé de l’analyse politique.

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