Il est inédit qu’un gouverneur de banque centrale communique sur X comme l’a fait Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), le 11 janvier dernier, face caméra, en deux minutes chrono. Il est tout aussi inattendu pour un banquier central que sa courte vidéo devienne virale et suscite plus de 250 000 likes et 88 millions de vues. Il est inhabituel qu’il reçoive deux jours plus tard un communiqué de soutien des gouverneurs d’une large coalition de banques centrales organisée autour de la Banque centrale européenne (BCE). Autant de réactivité et de fermeté n’avaient pas été jusqu’alors la marque de fabrique des responsables politiques et économiques pétrifiés par les coups de boutoir assénés aux règles et à l’ordre multilatéral par le président Donald Trump.
Les banquiers centraux solidaires de la Fed
Quel motif a suscité la volonté de Jerome Powell de prendre l’opinion publique à témoin ? l’atteinte à l’indépendance de la Fed. La citation à comparaître qui lui a été signifiée par le ministère de la Justice et la menace de poursuites pénales pour un projet de rénovation des bâtiments historiques sont dénoncées dans son discours comme une forme d’intimidation de l’institution. Elles s’inscrivent dans le cadre de diverses tentatives de prise de contrôle de son organe directeur, le Comité fédéral de l’open market (FOMC, l’équivalent du Conseil des gouverneurs de la BCE) par le Président des Etats-Unis. Comme il l’a fait avec la Cour suprême, ce dernier souhaite obtenir une majorité à sa main parmi les douze membres qui élaborent la politique monétaire, quitte à pousser vers la sortie par des procédés douteux, voire toxiques et injurieux, les membres qui restent indépendants.
Le FOMC est stratégique. Il lui incombe notamment l’importante tâche de fixer les taux d’intérêt directeurs conformément aux deux objectifs que lui assigne le Congrès : la stabilité des prix et le plein emploi. Son action pèse sur l’économie américaine mais échappe au pouvoir de l’exécutif. L’indépendance de la Fed est par conséquent actuellement attaquée de manière frontale par un Président américain soucieux de la mettre au pas et d’en faire une simple courroie de transmission afin d’obtenir des taux d’intérêt plus conformes à ses attentes. Si la Fed s’est engagée dans une phase de baisse de ses taux par paliers, elle procède par quart de points. Ils sont actuellement de 3,5 et 3,75% — trop peu et trop tard selon Donald Trump qui préfère des gestes plus spectaculaires.
Les trois anciens présidents de la Fed, nommés par des exécutifs aussi bien démocrate que républicain — Alan Greenspan, Ben Bernanke et Janet Yellen — ont immédiatement affiché leur soutien à Jerome Powell. La solidarité avec sa démarche s’est vite avérée plus large. La présidente de la BCE, les gouverneurs des banques centrales d’Angleterre, de Suède, du Danemark, de Suisse, de Norvège, d’Australie, du Canada, de Corée du Sud, du Brésil et de la Banque des règlements internationaux (BRI) ont à leur tour exprimé leur solidarité avec la Fed et son président, dans un communiqué de presse le 13 janvier. Ils y affirment la nécessité de préserver l’indépendance de l’institution, « dans le plein respect de l’État de droit et de la responsabilité démocratique ».
L’indépendance des banques centrales est ainsi érigée en une sorte de bien commun international à la base de leur fonctionnement. Sa remise en question peut constituer un antécédent préjudiciable et avoir des effets collatéraux sur la stabilité du système monétaire et financier mondial, au regard notamment du financement de la très conséquente dette des Etats-Unis (124 % du PIB). Les externalités n’étaient pas aussi manifestes lorsqu’il y avait eu amputation d’une partie des ressources, voire fermeture d’autres agences fédérales par le DOGE d’Elon Musk ou le renvoi de la responsable du Bureau of Labor Statistics chargé du calcul de l’indice des prix. La Fed est une agence très particulière, de premier rang.
L’indépendance versus la BCE
La BCE, contrairement à la Fed, a uniquement un objectif de stabilité des prix qui lui est fixé par le Traité de fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). Son Conseil des gouverneurs a donné sa définition de cette stabilité en l’absence de cadrage politique. Elle vise « un objectif d’inflation de 2% à moyen terme ». Le traité se range aux prescriptions de la nouvelle macroéconomie classique. Ce courant économique, incarné par Finn Kydland et Edward Prescott, estime qu’il faut se garder des politiques discrétionnaires de soutien à l’activité, comme dépenser plus dans la phase basse du cycle. Pour cela, le meilleur garde-fou consiste à asseoir la politique économique sur des règles de droit et de comportement qui permettent d’établir une réputation et d’être crédible (Robert Barro et David Gordon).
L’indépendance de la banque centrale à l’égard du pouvoir politique est vue dans cette perspective comme une condition nécessaire à la stabilité des prix. Il s’agit, par exemple, d’éviter qu’un gouvernement, à la veille d’échéances électorales, ne relance l’inflation pour diminuer la valeur réelle de la dette publique et stimuler temporairement la croissance. Les études empiriques produites dans les années 1990, avant la création de la BCE, montraient une supériorité des performances inflationnistes dans les pays où les banques centrales étaient indépendantes, sans qu’il y ait de coût en termes de croissance et de chômage. Dans le cadre de la zone euro, l’indépendance de l’Eurosystème (la BCE + les 21 Banques centrales nationales) est, en outre, justifiée par sa structure fédérale et par la libre circulation des mouvements de capitaux. Sinon, sur quels pays la politique monétaire devrait-elle se caler dans un contexte où des divergences peuvent exister entre eux ?
Le traité entoure de très solides garanties les éléments de statut qui assurent l’indépendance de la BCE et de son Conseil des gouverneurs vis-à-vis des politiques :
- interdiction de recevoir des instructions des gouvernements qui s’engagent réciproquement à ne pas chercher à les influencer,
- interdiction d’accorder des crédits aux entités publiques de la zone euro et de souscrire directement aux titres de dette qu’elles émettent, afin d’éviter tout financement monétaire de ces organismes,
- indépendance personnelle des membres des instances dirigeantes qui fait de leur contrat de travail l’un des plus protecteurs au monde. Tout ceci figure dans le texte fondamental car, pour être crédible, la politique économique doit s’inscrire dans la loi.
Mettre sous tutelle : la marque de fabrique des régimes illibéraux
En contre-modèle à l’énumération de tous ces éléments, il est possible de percevoir les risques d’une mise sous tutelle de la Fed : risque sur la stabilité des prix avec l’imposition de taux d’intérêt bien plus bas que ceux souhaités par le FOMC ; risque de dopage artificiel de l’activité à la veille des échéances électorales et notamment des Midterms de novembre 2026, ce qui explique vraisemblablement les procédés expéditifs utilisés à l’encontre des gouverneurs et de leur président ; risque sur le financement du déficit budgétaire et de la dette publique de nature là aussi à exacerber les tensions inflationnistes, voire à provoquer de l’hyperinflation.
La soumission des banques centrales aux injonctions des politiques est une marque de fabrique des régimes illibéraux. Plus près de nous, la Hongrie et la Turquie en ont fourni récemment des illustrations : nomination de gouverneurs proches du pouvoir, injonctions politiques fortes sur les priorités assignées à la politique monétaire, alignement de la banque centrale sur des objectifs électoraux. Le tribut payé en matière d’inflation est très conséquent. De 2022 à 2024, l’inflation moyenne était de 12% en Hongrie et 61,6% en Turquie pour 5,3% dans la zone euro. Dans un contexte où des partis populistes sont aux portes du pouvoir dans un certain nombre de pays européens, avec une vraie réticence à l’égard de l’intégration européenne au profit de l’affirmation des souverainetés nationales, la BCE a pu être tentée de leur envoyer un message clair et préventif sur leurs marges de manœuvre vis-à-vis d’elle.
Que retenir de cet épisode si ce n’est que dans le chaos actuel du monde, il est important d’avoir des institutions, des règles, des ancrages, de poser des limites là où dans d’autres domaines elles n’ont pas été établies avec suffisamment de force. Les réputations se défont vite sur les questions monétaires et financières où la confiance est fondamentale et où les marchés décryptent facilement les situations politiques et sont susceptibles de déplacer des masses très conséquentes de capitaux. Les banquiers centraux – des experts et des techniciens – affirment leur résilience, leur fidélité à l’État de droit, à la démocratie et leur adhésion au multilatéralisme. La BRI, autrement dit « la banque centrale des banques centrales », s’est départie de toute neutralité en cosignant le communiqué de soutien du 13 janvier. Le contre-monde ébauché par ces banques centrales constitue une autre forme de coalitions des volontaires afin de faire face aux turpitudes du moment.


