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Maastricht, une génération plus tard

Il est des anniversaires plus significatifs que d’autres, car la distance du temps rend plus nette la trace d’un événement passé, et sans doute plus fécond l’effort de s’y pencher à nouveau. C’est aujourd’hui le cas pour les trente ans du referendum sur le Traité de Maastricht, qui vit le « oui » l’emporter de 40.000 voix le 22 septembre 1992. Cette distance d’un tiers de siècle est à la croisée du moment où les historiens s’emparent facilement d’un sujet, et de celui où beaucoup d’entre nous, acteurs ou contemporains de l’événement, sont encore présents et aptes à participer au débat public sur « l’héritage de Maastricht ». Alors, je me joints au dialogue, ayant co-animé, durant l’été 1992 les caravanes pour le « Oui à Maastricht » du Parti Socialiste. Cette campagne sillonna 40 villes en deux mois, pour débattre et convaincre sur les enjeux de l’Euro, de la place de l’Europe dans le Monde, ou encore de la citoyenneté européenne. Il est parfois des engagements de jeunesse qui finissent dans l’ombre de l’oubli, voire même devant le tribunal de l’Histoire… Qu’en est-il de ceux de l’été 1992 ?

S’il est un constat implicitement reconnu par tous, c’est bien l’actualité des choix ratifiés lors du traité de Maastricht. Loin d’un projet essoufflé et relégué dans des livres clos, l’Euro est une réalité depuis plus de vingt ans et constitue l’incarnation visible du projet européen de par le monde. Il a connu son baptême du feu lors de la crise financière de 2008 et renforcé la souveraineté monétaire des pays membres. D’autres pistes ouvertes voilà trente ans ont dû s’affiner au long de cette longue période, notamment en terme de diplomatie ou de défense commune. Depuis « l’Europe en pointillés » du conflit irakien jusqu’à l’Europe mobilisée du récent conflit ukrainien, le chemin fut long !

Au-delà de ces mesures phares, Maastricht incarne toujours un double moment historique. D’une part la promesse franco-allemande de continuer le projet européen, malgré la chute du mur de Berlin, et d’en payer le prix nécessaire… D’autre part, la consolidation pour l’avenir de la dynamique politique de la décennie Delors et de l’Acte Unique Européen, alors même que la première décennie « post-traité de Rome » s’était échouée sur l’indépassable question du droit de veto des Etats Membres…

Depuis, l’engagement collectif vers un « destin commun en Europe » que sanctionne le choix de Maastricht s’est traduit, au fil des traités et des Conseils européens, par la construction – plus ou moins fluide, pénible et rapide – de réponses communes aux grandes crises, financière, sanitaires et géopolitiques de ces dernières années.

Quid donc du tribunal de l’Histoire ? Fossoyeur de la Gauche en Europe, voire de la Démocratie, briseur des rêves de toute autre politique, tremplin des populismes, que n’a-t-on entendu depuis trente ans ! Pourquoi le nier, le traité de Maastricht est d’abord une réponse politique de long terme voulue par deux personnalités, Kohl et Mitterrand, hantés par le second conflit mondial et convaincus que le nationalisme restait la guerre. Une réponse « quoiqu’il en coûte » dans un contexte historique idéologique et politique particulier, et dont Philippe Séguin sut d’ailleurs prédire certaines limites lors de son débat avec le président français.

Plus certainement, cet effort politique majeur engendra surtout un si long silence franco-allemand, qui fut dévastateur et transforma longtemps un traité bien humain en transcendance intangible.

Côté français, l’Euro fut considéré comme le « Graal, enfin conquis » après des décennies de dévaluations honteuses. Et l’on se reposa beaucoup… Par facilité, sans doute, le cadre européen se transforma en finalité politique ultime, dispensant de tout effort innovant pour penser un projet politique français propre dans un cadre européen. L’on oublia par ailleurs que le Marché Unique est bien naturellement un lieu de compétition économique qui demande cohérence, réalisme et stratégie de long terme. Nos partenaires allemands, espagnol ou hollandais, ne l’avaient, eux, pas oublié !

Côté allemand, le silence français finit par valoir « blanc-seing » pour une interprétation quasi théologique de Maastricht, accompagnée d’une optimisation unilatérale du jeu européen, entre Chine, Russie et Etats-Unis, avec les conséquences que l’on sait…

Quand soudain, Mario Draghi d’une seule phrase dégonfla la crise financière en Europe en 2012, mettant ainsi fin à plus d’une décennie de gâchis et de fatalités bruxelloises. Il démontra dans l’instant que Maastricht n’était pas tout à fait la caricature qui en avait été faite. Il souligna surtout qu’au-delà des lacunes originelles du traité, il avait en réalité manqué une génération politique à la hauteur des ambitions affirmées en 1992. Une génération de Clercs que menacent à présent les « oubliettes de l’Histoire » !

Henri Lastenouse

Henri Lastenouse est Secrétaire général de Sauvons l'Europe

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7 Commentaires

  1. Merci pour ce rappel. Une toute petite remarque car cette confusion est hardue a extirper, la Hollande n’est pas un pays, mais dans l’etat actuel 2 provinces de notre pays, la Nederlande (neologisme plus facile que Pays-Bas, et qui permet la difference semantique entre l’etat actuel qui ne couvre que le Nord, et les Pays-Bas qu’on peut continuer a employer pour les 17 provinces historiques = grosso modo Benelux + Nord France). « Nos partenaires allemands, espagnol ou hollandais » aurait du etre « Nos partenaires allemands, espagnol ou neerlandais » ou par ex « Nos partenaires bavarois, catalans ou hollandais ». Maastricht n’est pas en Hollande mais au Limbourg. Le centre de gravite de notre industrie n’est pas en Hollande mais dans le Brabant Nord tout commme la concentration d’elevage de cochons, et nos moules que vous consommez a la braderie de Lille viennent de Zelande, pas de Hollande.

  2. Vous écrivez: « D’une part la promesse franco-allemande de continuer le projet européen, malgré la chute du mur de Berlin, et d’en payer le prix nécessaire… ». Je pense que la chute du mur de Berlin fut grâce à Gorbatchev une véritable opportunité pour créer une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » comme le souhaitait De Gaulle. Mais les intérêts des USA a tout fait pour empêcher sa réalisation (voir la mise en place de l’OTAN sous son égide). La mise en place d’une démocratie ne se fait pas en un jour (et la France en est un bel exemple: depuis la révolution de 1789 à 1945, nous sommes passé par des républiques, des royautés, des empires et pour finir en 1940 par un régime fachiste, et cela en deux siècles). Le mouvement initiés par la révolution russe, repris par Gorbatchev reviendra. Il nous faut juste espérer qu’une guerre en Europe pour la gouvernance du monde entre les USA, la Russie (mais à mon sens elle est trop faible actuellement) et la Chine (que l’on semble oublier), avec la réémergence des religions partout dans le monde, n’est pas à négliger.

  3. Bonjour.

    Merci pour cet article, c’est l’un des meilleurs de Sauvons l’Europe, il est clair, net, précis sur le fond.

    Il fait une analyse s’en langue de bois, ce qui devient de plus en plus rare.

    Merci pour les corrections apportés par les commentateurs ci-dessus.

    Oui, comme je l’ai déjà écrit et cet article enfin le confirme, il nous manque une génération d’hommes politiques à la hauteur des ambitions affirmées en 1992 pour finaliser la construction européenne, nous n’en serions pas là si nous étions une véritable nation européenne indépendante des grandes puissances (USA, RUSSIE, CHINE, etc…..).

    Je re.

  4. Pour compléter la réflexion – notamment à l’intention de lecteurs plus ou moins récents – puis-je me permettre un petit rappel personnel ? Le 9 avril 2014, en effet, Sauvons l’Europe m’avait donné la parole pour publier un article sous le titre « Maastricht vérité: défense et illustration d’un Traité maltraité »:
    https://www.sauvonsleurope.eu/maastricht-verite-defense-et-illustration-dun-traite-maltraite
    L’objectif de la chronique était d’évoquer, d’une part, le contexte dans lequel prenait place le traité signé en 1992, et, d’autre part, les principales innovations que celui-ci introduisait, au-delà du thème-phare de la monnaie unique.

  5. Bonjour Monsieur VERNIER.

    Je viens de lire votre article écrit en 2014, avec celui de Monsieur LASTENOUSE, pourquoi à t’on arrêter sa construction dont le but était de la finaliser ?
    Aucunes ambitions des générations d’hommes politiques qui ont suivies ?
    Ce n’est pas en intégrant d’autres pays qu’on finalise sa construction, on la complique ?
    Soyons clair, je ne parle pas de refus d’intégrer d’autres pays, je veux dire qu’il fallait finaliser depuis longtemps le projet européen pour mieux accueillir les nouveaux pays, cela aurait évité les comportements déviants de certains états, déviance qui ne fera que s’accentuer si on ouvre les portes à d’autres nations qui n’ont pas le même sens des valeurs qui font notre belle Europe.

    1. Cher Mylord,

      En effet, comme je l’ai souligné à diverses reprises dans nos discussions, on a, d’une certaine façon, mis la charrue avant les boeufs en précipitant un certain nombre d’élargissements avec des pays qui n’étaient pas en mesure de rejoindre l’UE… même si, en soi, l’idée d’unir l’ensemble du continent représente un objectif des plus nobles. On peut craindre qu’à cet égard les préoccupations économiques aient pris le pas sur les « valeurs »… l’exemple de la Hongrie, voire de la Pologne, est particulièrement éloquent en l’occurrence.

      La sagesse conduira-t-elle à ouvrir la soupape de sécurité que constituent, en attendant, les « coopérations renforcées » par lesquelles quelques Etats « pionniers » tentent d’aller de l’avant en traçant (débroussaillant ?) un chemin que d’autres pourraient emprunter à leur tour dans un avenir un peu plus lointain ?

      Cela dit, évitons la naïveté. Je reste persuadé que, dès l’aube de la construction européenne actuelle, la déclaration Schuman avait vu juste en soulignant que l’Europe ne se ferait pas d’un coup ni dans une construction d’ensemble. Avec mon âge déjà quelque peu avancé, j’accepte de nourrir pour mon propre compte ce que j’appelle « le complexe de Moïse », un personnage parvenu au seuil de la « Terre promise », mais qui dut accepter de ne pas lui-même en fouler le sol. Ce n’est pas de la résignation, c’est juste une certaine confiance dans les générations suivantes… auxquelles, en tout état de cause, je conseillerais volontiers de ne pas perdre de vue la célèbre formule, que je cite souvent: « ils ne savaient pas que la chose était impossible… alors, ils l’ont faite ».

      1. Bonjour Monsieur VERNIER.
        Merci pour votre réponse.
        Dans nos commentaires, nous posons des questions, vous êtes un des rares à y répondre, encore un grand merci.
        La dernière phrase de votre commentaire est pleine d’espoir, comme vous, j’avance dans l’âge, je ferai mienne également la formule que vous citez « ils ne savaient pas que la chose était impossible… alors, ils l’ont faite ».
        Je citerai pour ma part le proverbe « L’espoir fait vivre » en espérant qu’il nous aidera à vivre suffisamment pour voir se concrétiser ce beau rêve.

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