Une Présidence chypriote de l’Union qui pèsera bien plus que 0,2%

0,2%: c’est le pourcentage qui semble caractériser le poids statistique de Chypre dans l’Union européenne (UE): 0,2% de la superficie de l’UE, 0,2% de la population de l’UE, 0,2% du PIB de l’UE. Mais Chypre c’est aussi 0,1%… en caracolant en tête des Etats-membres pour le taux d’inflation le plus faible.

Depuis le 1er janvier, Chypre assume la Présidence du Conseil de l’Union pour la seconde fois depuis son adhésion en 2004, après une première présidence en 2012. Le poids statistique de l’île ne reflète en aucune mesure l’importance des responsabilités que Chypre exercera. Comme au foot où, peu importe la taille du pays, un match se joue pendant 90 minutes à onze joueurs pour chaque équipe, Chypre a toutes ses chances pour réussir cette présidence. Pour reprendre les mots d’Antonio Costa, président du Conseil européen, « la présidence du Conseil ne consiste pas simplement à présider des réunions ou à rédiger des documents. Il s’agit également de construire un consensus, de permettre le compromis et de faire avancer l’Europe d’une manière qui reflète la diversité de notre Union et les objectifs communs que nous partageons. Les présidences tournantes insufflent toujours un nouvel élan à l’Union européenne. Elles garantissent que chaque État membre ait l’opportunité de façonner l’agenda européen« .

Les défis européens de Chypre : la périphérie, la division, la « définanciarisation »

La Présidence chypriote aura comme toutes les présidences, des défis propres liés à la géographie, à l’Histoire, au contexte politique intérieur et à la structure économique du pays qui apportent autant d’éclairages différents sur l’intégration européenne. C’est d’ailleurs tout l’intérêt des présidences tournantes.

La particularité essentielle de Chypre est d’apporter un éclairage doublement périphérique sur la conduite des affaires européennes : celui de l’Etat le plus oriental de l’Union européenne et celui de plus grande île-Etat de l’Union.

La présidence chypriote du Conseil de l’Union européenne illustre aussi une vérité souvent sous-estimée : les États membres situés aux frontières extérieures de l’UE perçoivent l’Europe différemment. Pour Chypre, île méditerranéenne à la croisée de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie, l’Union européenne n’est pas d’abord un marché ou une puissance normative, mais un espace de protection, de stabilité et de projection géopolitique.

En mettant l’accent sur les relations avec le Moyen-Orient, le Golfe et le voisinage sud, Chypre tente aussi de rappeler que la Méditerranée n’est pas un espace secondaire et que les crises régionales dans cet espace ont des effets directs sur l’UE (migrations, énergie, sécurité). Cette orientation est aussi un test : l’UE est-elle capable de penser une politique extérieure cohérente depuis ses périphéries, ou reste-t-elle prisonnière d’un prisme continental centré sur ses grandes capitales ?

En effet, à la différence des grands États fondateurs du centre du continent, Chypre vit l’intégration européenne depuis une position de vulnérabilité structurelle : frontière extérieure maritime, proximité immédiate de zones de conflits, pression migratoire continue, division territoriale non résolue de l’île.

Seul Etat-membre divisé, avec 35% de sa superficie occupée par une puissance étrangère non-membre de l’Union, Chypre est dans une position aujourd’hui singulière. Certes, la victoire en octobre 2025 de l’opposition à Erdogan dans la partie nord de l’île laisse entrevoir une relance des pourparlers de réunification suspendus depuis 2017. Néanmoins, la responsabilité de Chypre à la présidence du Conseil de l’Union pourrait conduire à un report ou à un étalement de ces négociations, car Chypre devrait prioriser les sujets liés à son statut d’Etat exerçant la présidence de l’Union. Les négociations sont aussi rendues plus compliquées au niveau géopolitique par la découverte en 2010 dans les eaux territoriales chypriotes d’importants gisements de gaz naturel sur lesquels lorgne la Turquie. Enfin, l’objectif politique déclaré de Chypre d’obtenir l’adhésion pleine et entière à l’espace Schengen en 2026 pose la question de l’évolution de la perméabilité de la ligne verte entre la partie sud et le Nord occupé. La célèbre rue Ledra à Nicosie permettant le passage piéton entre les deux parties deviendra-t-elle bientôt une frontière dure ?

En tout état de cause, l’expérience chypriote d’Etat divisé est aussi intéressante en ce qu’elle pourrait servir de « cas d’école » pour de futurs Etats-membres eux aussi divisés comme la Moldavie ou l’Ukraine.

Enfin, il reste à Chypre le défi de réussir la transition économique de son modèle économique basé sur un secteur financier hypertrophié, représentant encore aujourd’hui 8% du PIB, et jusque récemment largement dépendant de la Russie. Comme révélé en 2023 par l’enquête Cyprus Confidential (à laquelle Le Monde avait été associé), l’île, dont l’économie est dominée à plus de 85% par les services, avait laissé se développer des activités peu régulées, opérant souvent dans la zone grise de l’économie numérique, tels la cybersurveillance, les jeux en ligne ou la pornographie. La pratique des « passeports dorés » et les liens avec l’argent russe faisaient que l’île comptait en 2023 encore 50 000 Russes, souvent fortunés, avec un statut de résidents permanents. La cure de désintoxication chypriote à l’industrie des services financiers devrait aussi passer par un relèvement du taux d’imposition des entreprises, qui est aujourd’hui à 12,5%, l’un des plus bas d’Europe. Une gageure.

Le budget 2028-2034 : métapriorité de la présidence chypriote

Début janvier, la présidence chypriote démarrait sur les chapeaux de roue en ouvrant la voie à une application provisoire de l’accord UE-Mercosur avant même d’attendre son approbation par le Parlement européen. Cependant, même si le sujet est au cœur de l’actualité, la présidence y sera plus dans une séquence procédurale.

Idem sur le thème de l’immigration, qui est pour les Chypriotes de loin le problème le plus important auquel l’UE est confrontée : 42% le pensaient contre 18 % dans l’ensemble de l’UE, selon les résultats d’une enquête Eurobaromètre au printemps 2025. En effet, la Présidence sera plutôt amenée à clôturer des dossiers en lançant des trilogues sur la directive sur les retours lorsque le Parlement sera prêt, au début de 2026, et en s’efforçant de conclure des discussions interinstitutionnelles sur la prévention des entrées non autorisées.

Alors que les États membres de l’UE s’étaient accordés, lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, sur le fait que « un accord avant la fin de 2026 permettrait l’adoption d’actes législatifs en 2027 — ce qui est nécessaire pour garantir que les fonds de l’UE parviennent aux bénéficiaires sans interruption en janvier 2028 », la Présidence chypriote s’ouvre sur un semestre décisif pour les négociations sur le cadre financier pluriannuel (CFP) 2028-2034.

En effet, la Présidence chypriote vise à élaborer, d’ici juin 2026, un cadre de négociation assorti de chiffres indicatifs, tout en avançant vers des orientations générales partielles sur les principaux règlements du CFP 2028-2034. Chypre a repris les travaux engagés par la Présidence danoise qui l’a précédée et dont le projet de cadre de négociations (negotiating box) est destiné à définir les points politiques et techniques qui devront être tranchés lors des prochains mois. Ce document constitue dès lors la base de travail de la Présidence chypriote, qui souhaite faire « avancer de manière significative les négociations sur tous les dossiers législatifs sectoriels du nouveau CFP 2028-2034 ».

Au-delà des enveloppes, la Présidence chypriote travaillera sur l’architecture générale du budget. Le projet établi par la Présidence danoise prévoit une structure simplifiée, qui s’organise autour de quatre grandes rubriques — cohésion et sécurité intérieure, compétitivité, action extérieure et administration — ainsi qu’une amélioration des mécanismes de flexibilité pour répondre aux crises. En même temps, Chypre souhaite d’ici le Conseil européen des 18 et 19 juin consolider un cadre de négociation suffisamment avancé sur les principaux règlements du paquet CFP 2028-2034, à savoir les règlements relatifs aux plans de partenariats nationaux et régionaux, au futur Fonds européen pour la compétitivité ainsi qu’à l’instrument Europe dans le monde, qui est le cadre unique de l’action extérieure de l’UE.

Dans un contexte budgétaire inchangé où chaque État raisonne d’abord en termes de contribution nette, transformant le budget européen chroniquement sous-dimensionné en champ de bataille comptable ; et alors que l’Union européenne affiche des ambitions accrues sur l’autonomie stratégique, le soutien à l’Ukraine, la transition écologique, la politique industrielle, la présidence chypriote réussira-t-elle à faire dépasser à l’Union européenne la logique du « juste retour » ? A briser le nœud gordien des nouvelles ressources propres ? Et à jeter les jalons d’un accord avec le Parlement européen, vent debout notamment sur les propositions de renationalisation de la politique de cohésion et de la politique agricole commune ?

Dernier paramètre de la présidence chypriote : le contexte de politique intérieure

Alors que la Chambre des représentants sera dissoute fin mars 2026 en amont des prochaines élections parlementaires du 30 mai 2026, l’année a démarré dans un climat d’agitation politique. Comme le rapporte Politico, des enregistrements filmés en secret montrent des hauts responsables gouvernementaux apparemment expliquer comment des entrepreneurs peuvent contourner la limite légale des coûts de campagne électorale avec des dons et accéder directement au Président. Il est également question d’assistance aux Russes pour contourner les sanctions de l’UE. La coalition qui soutient le président actuel de la République Nikos Christodoulides, en fonction depuis mars 2023, à savoir le Parti démocratique nationaliste et centriste (DIKO – PSE), le Mouvement pour la démocratie sociale – Alliance des citoyens (EDEK – PSE) et l’Alignement démocratique centriste (DIPA – Renew), risque de s’en trouver sérieusement ébranlée et l’influence du vote protestataire à la fois anti-turcs et anti-migrants (Elam) et de la gauche radicale (Alma) devrait se trouver renforcée.

Les frontières et le budget étant les deux lieux où l’Union révèle sa vérité politique, Chypre, en tant qu’État périphérique et présidence du Conseil, sera surtout le miroir des rapports de force dans l’Union européenne. Un miroir parfois inconfortable mais indispensable pour comprendre ce que l’Europe est prête — ou non — à devenir.

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Matthieu Hornung
Matthieu Hornung
Animateur de Sauvons l'Europe en Belgique. Administrateur au Comité européen des régions.

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