Balkans : il faut cesser la politique de l’autruche

À ce jour, six États balkaniques sont engagés à des stades diversement avancés dans la voie de l’intégration européenne : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie. De cette région du sud-est européen à laquelle la perspective de l’intégration fut formalisée en 2003 après la décennie de conflits dans l’ex-Yougoslavie, la Slovénie — plus épargnée par la guerre et engagée plus tôt avec l’Union européenne — fut intégrée lors du grand élargissement de 2004, puis la Croatie en 2013.

Depuis lors, les dénommés Balkans occidentaux — qualificatif impropre à moins de considérer que la Roumanie, la Bulgarie voire la Grèce seraient des Balkans orientaux — demeurent dans une antichambre de l’adhésion bordée d’États membres. La région avance vers l’UE au gré de ses avancées et de ses régressions selon la nature des politiques en place et des attentions européennes sincères ou feintes. Deux décennies d’intégration ont finalement mis à jour les atermoiements et louvoiements européens, qui érodent progressivement la confiance que toute une génération dans les Balkans a accordée à la promesse européenne.

Nous voici donc dans le second quart du 21e siècle qui présage bien plus d’incertitudes et de menaces pour l’Europe que le premier quart, dont nous avions cru un temps qu’il tournait définitivement le dos aux affres des guerres en Europe. Les peuples balkaniques ont d’ailleurs regardé avec effroi le déclenchement de la guerre russe sur le sol ukrainien, et ils redoutent majoritairement les instabilités instiguées notamment par des États tiers comme la Russie. À ces ingérences dites hybrides mais bien réelles, peuvent être rajoutées celles de la Chine, de la Turquie et des États du Golfe. Et désormais aussi des États-Unis trumpiens qui pourraient ouvertement se réinvestir bientôt politiquement, ce qui aurait pour effet de définitivement acculer l’UE dans ses ambitions géopolitiques de complétion de l’Europe.

Car intégrer les derniers États des Balkans est devenu, enfin, au cours de cette dernière décennie, « un investissement stratégique », comme le réitèrent régulièrement toutes les déclarations et rapports officiels de Bruxelles. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie semblent être en tête dans cette course d’endurance, qui n’aurait jamais dû être celle d’une sorte de compétition qui a connu bien des tournants.

Des espérances douchées notamment par le « non » français

À cet égard, les enseignements sur l’action européenne sont nombreux, à l’instar des désillusions toujours vives en Macédoine du Nord, qui fut stoppée en pleine dynamique positive par le « non » français de 2019. Des espérances souvent douchées d’une action européenne unie et déterminante pour faire de la Bosnie-Herzégovine un État véritablement unifiée. Que dire de la Serbie que l’UE a aveuglement placée pendant des années en cheffe de file de l’intégration, alors même que ce pays plongeait toujours davantage dans l’autoritarisme, l’instigation ou le relais (de la Russie) des opérations de déstabilisation dans la région ? Que dire du Kosovo — pays aux indicateurs démocratiques et d’État de droit les plus performants de la région — qui s’est vu imposer un régime de mesures de coercition européennes dans l’espoir dissimulé d’apaiser la Serbie tandis que cinq États membres ne reconnaissent toujours pas ce pays ?

Le déclenchement et l’accélération du processus d’intégration de l’Ukraine, et de la Moldavie, causés par la guerre d’agression russe, ont certes permis de remettre sur le métier les adhésions pour de futurs élargissements, d’en revoir les méthodologies et les termes afin de provoquer des impulsions et susciter de nouveaux effets transformatifs. Si, dans un premier temps, après le basculement géopolitique provoqué par la Russie, les Balkans occidentaux ont senti un air de relégation quant aux promesses européennes, la région connaît à l’évidence une attention renouvelée. Mais celle-ci se reflète-t-elle dans la proposition de la Commission du prochain Cadre financier pluriannuel 2028-2034, période supposément favorable à l’intégration notamment de tous les Balkans ?

Les revirements de l’UE ou le défaut d’une vraie envie d’intégrer les six États balkaniques

Pour résumer, le CFP prévoit 1,9 trillion d’euros, dont 215,2 billions pourraient être alloués à son nouveau pilier Global Europe destiné à l’action extérieure de l’UE, et dans lequel 43,1 billions seraient consacrés à la composante Élargissement et Voisinage de l’Est. Pour comparer, soulignons que l’Instrument de pré-adhésion (IPA) étalé sur trois périodes pluriannuelles pendant la double décennie 2007-2027 totalisait 37,5 billions.

En apparence, ces chiffres incarnent l’engagement européen accru à l’égard de l’intégration des Balkans. Ils cachent pourtant des incertitudes nouvelles car en regroupant tous les outils de l’action extérieure de l’UE en Europe et dans le monde, en absorbant l’ensemble des fonds et instruments en un seul — y compris l’IPA ou le Plan de croissance et de réforme dédié aux Balkans — l’architecture financière envisagée risque de diluer les engagements pris pour cette région et d’accroître l’imprévisibilité des négociations d’adhésion.

Ainsi, derrière l’objectif européen de plus de cohérence, flexibilité et réactivité face aux crises, urgences et affirmations de puissance, il est à craindre qu’au gré des revirements de priorités provoqués par les bouleversements géopolitiques en cours et futurs, les Balkans se sentent revenir dans l’antichambre après avoir eu le sentiment, pour certains, d’être passés dans l’arrière-cour ces dernières années.

Il ne s’agit pas ici de minimiser les lacunes des États balkaniques dans l’accomplissement de leurs obligations de réformes, mais de bien saisir qu’ils sont confrontés depuis un quart de siècle à la complexification progressive du processus d’adhésion. Non pas nécessairement à cause de leurs propres défaillances, mais parce que les exigences européennes dévoient les principes du mérite et des valeurs dans leurs jugements, et composent avant tout avec les ambiguïtés des États membres quant à leurs volontés politiques de véritablement intégrer tous les Balkans. Chacun y va de ses propres intérêts bilatéraux en prenant soin d’observer ses propres opinions publiques. C’est en partie le résultat d’un courage politique défaillant qui fait d’ailleurs que la France (43% de soutien) est l’État le plus sceptique dans l’Union (avec la République tchèque).

Les Balkans pourtant intégrés à l’économie de l’Union européenne

Les motivations françaises de l’opposition à l’élargissement de l’UE aux Balkans ont des raisons multiples, comme le prétexte de réformer l’UE avant d’élargir quand l’expérience de la construction de l’Union a démontré que les deux processus vont de pair. Ou comme les préjugés et biais d’analyses volontiers colportés par nos extrémistes de tous bords en participant ainsi aux propagandes des ennemis de l’UE. Ou comme l’empressement à réduire les Balkans à un déterminisme historique indépassable. Pourtant, quoi de plus simple que d’expliquer que nous parlons d’une région largement intégrée à l’économie européenne et par sa diaspora et regroupant à ce jour 17,5 millions d’habitants seulement (nombre que les projections démographiques et migratoires ramènent à 15 millions en 2050) ?

Il est donc temps d’expliquer publiquement en quoi la pleine intégration des Balkans pourra contribuer aux objectifs et ambitions de l’UE, et que laisser cette région en dehors c’est affaiblir l’Union. Et en ces temps de bouleversements internationaux et de défis existentiels pour l’Union, la moindre des tâches serait de reconnaître la place que la région pourrait occuper, par exemple, dans l’identité européenne et la défense de nos valeurs fondamentales, la restructuration des chaînes de valeur industrielles, les échanges commerciaux, la lutte contre le changement climatique, la sécurisation de l’espace européen.

La France est très attendue par les capitales balkaniques parce que Paris est perçue aujourd’hui comme une capitale bloquante, en contradiction avec les objectifs du Président Macron de réinvestissement dans la région. Puisque la géopolitique a permis ce retour de la France dans les Balkans (indéniablement) occidentaux, œuvrons pour que la géographie s’impose définitivement et fasse de cette région une aire centrale de l’unification européenne.

Sébastien Gricourt
Sébastien Gricourt
Co-directeur de l’Observatoire des Balkans à la Fondation Jean-Jaurès

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