L’Europe est ce continent qui porte une histoire dont la conclusion est sans appel : la paix par la seule force ne dure pas, et le nationalisme c’est la guerre. Au point qu’Altiero Spinelli, depuis Ventotene, proposera, au cœur du second conflit mondial de substituer la lutte des nations à la lutte des classes, comme horizon à dépasser pour le bien de l’humanité.
De ce fait, l’adage popularisé par le poète Jean de La Fontaine en guise de morale de la fable Le Loup et l’Agneau « la loi du plus fort est toujours la meilleure » est l’exact contraire de ce qui fonde le miracle du 9 mai 1950, où prévaut pour la première fois l’égalité des droits entre partenaires, point essentiel qui embarque l’Allemagne d’Adenauer dans l’aventure européenne. Voilà dépassé la logique des traités guerriers. Sans doute aussi, cette « égalité de droit » s’inscrit elle aussi dans une forme d’humanisme qui traverse l’histoire européenne.
Dans le même temps, il est toujours fort sage d’écouter Blaise Pascal lorsqu’il rappelle : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. »
Pascal nous plonge au cœur du destin européen. Ainsi, le projet d’Europe carolingienne implosa, en son temps, faute de savoir respecter ce difficile équilibre, dans la confusion entre projet politique et ambition eschatologique. Alors qu’aujourd’hui, au sein de l’Union européenne, c’est avant tout la primauté du droit européen, au sein des différents ordres juridique, qui garantit à chacun de ne pas subir l’adage de Jean de La Fontaine. Le projet européen est puissant sur notre continent du fait de l’effectivité directe de ses lois.
Nous voilà rendu à ce moment incroyable et terrifiant de ces premiers jours de 2026, alors que se présente un défi sans précédent à notre communauté de destin, à nous Européens. Il nous faut, pour la première fois depuis presque un siècle, assumer, seul au cœur du monde, l’impératif de Blaise Pascal : « Faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste ». Longtemps, nous avons délégué aux Américains et aux cadres multilatéraux, issus de la Seconde Guerre mondiale, le soin d’assurer en dehors de l’Union européenne un projet de civilisation miroir de notre construction européenne. Avec la sortie assumée par les Etats-Unis de la famille bienveillante de la force du Droit, l’Europe retrouve certes un destin singulier au cœur du monde, mais également un obligation de l’assumer pour exister encore.


