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Démocratie européenne : la droite vote contre

Mercredi dernier, la droite, l’extrême droite et les eurosceptiques de gauche se sont alliés pour faire échouer la création de listes transnationales aux prochaines élections européennes.

Et ils ont réussi.

La coalition de la peur, du conservatisme et de la préservation des pré-carrés partisans a réussi à faire échouer une solution concrète et simple pour rendre l’Union européenne un peu plus démocratique et légitime.

Ce projet, porté de longue date par de nombreux mouvements et qui figure dans tous les programmes écologistes depuis des décennies, avait en effet pour seul et unique objectif, à fois simple mais néanmoins profondément ambitieux, de faire des élections européennes des élections… européennes.

Pourquoi ?  Parce qu’elles ne le sont malheureusement toujours pas, plus de 40 ans après la mise en place de l’élection au suffrage universel des député-e-s européen-ne-s.

En effet, si les député-e-s européen-ne-s représentent, en théorie du moins, l’ensemble des citoyennes et citoyens de l’Union, il existe aujourd’hui 28, demain 27 élections purement nationales. Les candidat-e-s font campagne au niveau national, sur des thèmes nationaux, dans des contextes nationaux et ils/elles sont finalement responsables politiquement devant les électrices et électeurs nationaux.

Cette nationalisation du scrutin européen réduit à néant l’expression d’un choix démocratique proprement européen au moment d’élire l’Assemblée qui va pourtant légiférer pendant 5 ans pour tous les Européens et toutes les Européennes. Elle réduit à néant la possibilité de construire un véritable espace public européen, où celles et ceux qui devront demain écrire et voter des lois européennes débattent de leurs projets devant tous les citoyen-ne-s.

Et tant qu’il n’existera pas d’espace public européen, nous pourrons poursuivre assidument de passionnants débats institutionnels sur le déficit démocratique, sur l’équilibre des pouvoirs dans l’Union européenne, le manque de transparence du Conseil ou l’opacité des procédures de comitologie, le sentiment d’appartenance à une communauté de destin ne pourra naitre et avec lui l’essence même d’une démocratie européenne non plus.

Dans ce contexte, l’établissement d’une circonscription commune, qui viendrait s’ajouter au système actuel, pousseraient de fait les familles politiques à construire des projets vraiment européens, à prendre en compte les besoins et les situations de toutes les citoyennes et citoyens et non plus seulement des seul-e-s électrices et électeurs de leur pays. Lorsqu’on doit se faire élire par tout un continent, on commence à s’intéresser à tout ce continent et on cesse d’adapter son discours à des réalités nationales totalement déconnectées du mandat qu’on aura à exercer.

Ce n’est certes pas la solution à tout, on ne construit pas la démocratie par des règles électorales. Mais ce serait un pas non négligeable vers la prise de conscience, au sein des mouvements politiques qui entendent légiférer en Europe, qu’ils et elles doivent aussi des comptes aux femmes et aux hommes qui vivent et travaillent de l’autre côté de la frontière.

À cet objectif s’ajoutait une opportunité historique de le faire aboutir. Du fait du Brexit, 73 sièges se libèrent. Alors que nous devions rééquilibrer le nombre de sièges par État pour le rendre plus équitable en 2019, il nous restait toujours un nombre conséquent de sièges non utilisés.

La proposition soutenues par les écologistes, les libéraux, une large partie du groupe socialiste, une petite partie de la gauche radicale et le mouvement 5 étoiles était simplement d’utiliser une partie de ces sièges pour les attribuer à une circonscription commune. Juste ça. Une trentaine de sièges qui seraient élus par l’ensemble des citoyen-ne-s européen-ne-s. Et ce, sans qu’aucun État ne perde de sièges. Juste ça.

Mais le 7 février vers 12h20, le Parlement rejette à 368 voix contre 274 l’établissement d’une circonscription commune.

Et là, le 7 février vers 12h20, regardant avec lassitude et dégout l’écran qui affiche ce résultat, j’ai un peu l’impression de vivre 1954 et l’échec de la communauté européenne de défense, échec qui nous coinça des décennies et des décennies encore dans cette Europe des États.

Alors bien sûr, que l’extrême droite soit vent debout contre cette avancée démocratique, personne ne s’en étonne. Que des partis d’extrême gauche ici et là, des communistes divers et variés, qui voient le projet européen comme le cheval de Troie de la mondialisation néo-libérale s’opposent à en faire un espace plus démocratique, passe encore. On le déplore, mais on comprend.

Mais que les fossoyeurs de cette idée soit les député-e-s de la droite et du centre droit, du Parti populaire européen, c’est-à-dire du groupe qui compte dans ses rangs les prétendu-e-s héritier-e-s politiques des « Pères fondateurs » de l’Europe, c’est l’écœurement.

Se dessine ainsi la morbide limite du soutien des conservateurs à la construction européenne : eux-mêmes, leurs propres intérêts partisans. Tant que le projet européen a permis de consolider leur position politique, de garantir de manière à peu près réglée leur gestion ou co-gestion avec les socio-démocrates de l’Union européenne, tant que cela permettait bon an mal an que leurs programmes soient mis en œuvre, ils ont soutenu les avancées européennes. Ils ont soutenu la création de véritables partis politiques européens, ils ont le plus gros. Ils ont soutenu la procédure des Spitzenkandidaten, cela leur a permis de rafler sans rien craindre la tête de la Commission européenne et ils peuvent calmement espérer que cela continuera.

Mais dès lors qu’il s’agit de réformes qui ne servent pas, a priori, leurs intérêts, ni partisans, ni politiques, dès lors qu’ils avaient fait le calcul qu’une liste différente de la leur pouvait arriver en tête sur cette circonscription commune, dès lors que certaines délégations de pays moyens (y compris chez les socio-démocrates) calculaient que ça pourrait ne pas leur rapporter de sièges à eux (comprendre : d’élu-e-s de la même nationalité qu’eux), alors là, plus personne pour défendre la construction européenne.

La partie n’est pas finie, certes. Le sommet informel du 23 février doit aborder la question mais sans le soutien du Parlement, les gouvernements favorables à cette avancée n’ont aucune chance de faire aboutir cette idée en 2019.

Les sièges en question seront toujours disponibles en 2024. Nous réessaierons pour 2024. Mais le message est clair, pour que ça marche en 2024, il nous faudra moins, beaucoup moins de conservateurs au Parlement européen.

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Mélanie Vogel Collaboratrice du groupe écologiste au Parlement européen

 

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Sauvons l’Europe, association pro-européenne et progressiste qui s’engage pour une Europe démocratique et solidaire

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7 Commentaires

  1. Que la démocratie vote contre la démocratie… au nom de la démocratie, n’est pas nouveau. L’Histoire fourmille d’exemples.

    A vrai dire la partie était difficile a jouer. Il eut fallu au préalable mettre au grand jour et faire exploser les incohérences du PPE, avec sa cohorte de Berlusconistes et d’Orbanistes qui, comme vous le dites justement, n’ont rien a y faire.

    Ce travail de clarification (qui a eu lieu en France) doit être porté devant l’opinion avant les élections.

    Le plus cocasse de l’affaire est de constater que les députes conservateurs britanniques n’ont pas eu la pudeur de s’abstenir sur un vote qui ne les concerne pas.

  2. La proportionnelle est une antienne aussi vieille que l’échec récurrent de ses prosélytes
    .Le Parlement est élu, même si les partis nationaux, surtout en France, l’utilisent pour fourguer leurs invendus.

    Moyennant quoi et malgré tout, des députés européens ainsi élus font leur travail.

    Cette incantation nationalo-proportionnelle ne fait l’objet d’aucune démonstration.

    Le Conseil Européen décide, même dans les attributions de la Commission, et le Parlement apparait lentement, souhaits et regrets.

    Arrêtez de contempler le moyen, attachez-vous à l’objectif.

  3. Le Parlement des regions européennes devrait être contrebalancé par un sénat européen aux membres nommés par les gouvernements des états. Bien sur, l’Europe devrait avoir son gouvernement, son budget, son armée, sa diplomatie, avec un president élu au suffrage universel (selon les listes transnationales des groupes du Parlement), etc.. selon les compétences qui lui seraient allouées (ponctuellement au besoin). Personnellement, dans le respect des peuples nationaux, je préférerais une structure confédérale a la base.

  4. Décidément, vous mélangez tout !
    S’il y a des eurodéputés français, c’est pour porter les demandes, attentes des Français… De qui seraient-ils donc les représentants, si les listes panachaient des nationalités différentes ?
    Mais, ce qui est ridicule, c’est qu’on invoque la démocratie pour ces règles électorales, alors même que les institutions européennes sont conçues pour l’exclure.
    N’importe quelle étude un tant soit peu approfondie sur ces règles montre que le parlement européen n’est même pas une chambre d’enregistrement.
    Le véritable pouvoir est détenu exclusivement par la commission européenne qui regroupe des personnages non élus et irresponsables. Lesquels commissaires sont les petits valets serviles et besogneux aux ordres de l’administration américaine.
    Le parlement européen ne sert que de prétexte, d’argument pour pouvoir prétendre que l’UE est démocratique.
    Au passage, je note que votre slogan, affiché en haut à droite de la page « Europe démocratique et solidaire » est totalement faux.
    L’Europe ou plutôt « l’union » €uropéenne n’est ni démocratique (il suffit de voir l’impuissance du parlement européen) ni solidaire (voir par ex. le traitement de la crise grecque ou l’achat par la Pologne de chasseurs américains plutôt que fabriqués en Europe).
    Autrement dit, c’est un fumisterie.

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